vendredi 7 février 2014

L'abîme des nuits



Il se tenait debout, fermement, au beau milieu de l'abîme des nuits, et, à travers lui, là où passait la lueur de la lampe, on pouvait voir ce qui le soutenait et le faisait se tenir si droit et si beau ; c'était un grand rêve, ondoyant et confus, qui nageait comme un serpent d'eau dans son âme. L'horloge égrenait lentement le chapelet des heures, officiait le temps, et l'homme demeurait, voulant à toute force être ce roc impassible contre lequel se seraient brisées les vagues des siècles. Son regard examinait fixement les murs, puis l'armoire, puis le bureau, revenait à la porte, et repartait ; et c'était comme le fanal puissant d'un phare, qui donnait vie aux objets sur lesquels il se portait. Lorsqu'il fixait la fenêtre, il l'interrogeait, et la fenêtre, toute surprise de cette vie qui lui avait soudain été accordée, restait d'abord muette, perdue dans l'étonnement de sa conscience toute nouvelle, puis, rougissante, elle balbutiait quelques mots indistincts ; mais déjà, il sifflait dédaigneusement entre ses dents, tournait son regard, et la vitre, privée du magique faisceau, retombait dans son inanité de chose. Et il jouait ainsi avec les choses, l'une après l'autre, et si je sentais qu'il fuyait, avec ce regard comme une girouette, un vent trop fort, un appel trop lointain et douloureux, je ne voyais pas ce remords, je n'entendais pas ce cri. Jusqu'à ce qu'enfin je comprenne ; il portait en lui, sous le serpent, une bête fauve, noire striée de rouge, et cette bête réclamait quelque chose comme la mer, pour y noyer le trop grand besoin d'amour qu'elle avait ; et c'était une guerre de chaque instant entre la bête et le serpent du grand rêve, et l'homme contemplait ce combat, triste parce qu'il eût voulu qu'ils fassent tous deux la paix entre eux et avec lui, et qu'à eux trois, ils fassent voile vers les étendues de son rêve, naviguant inlassables sur une mer d'émotions, chaude et odorante. Et c'est pour cela qu'il en appelait aux choses, parce qu'il lui semblait sans doute qu'elles pourraient être les médiatrices de cette terrible douleur, et puis parce que, je le savais, il voyait dans leurs angles fixés, et dans le profil mystérieux des bois, les ornementations géométriques sur les meubles, il voyait là un visage, un visage très fort et très doux, d'où s'échappait un regard clair comme la lueur de la lune, et entouré d'une brise de cheveux longs et polycolores ; ce visage, c'était la figure de sa paix, et c'est pour cela que les ailes de ses cheveux étaient gorgées de lumière, comme celles d'une colombe. Elle existait sans doute, quelque part dans le monde, cette messagère de paix, créée pour porter dans son âme, à lui, la douceur qui lie les hommes, et les jette tout entiers vers un but invisible et lointain, mais il ne savait comment la trouver, et cela ne lui paraissait pas une bonne idée que d'aller sur la grève du monde, et, à genoux dans le sable, de demander humblement aux étoiles si elles ne l'avaient pas vue – ou, peut-être, l'avait-il déjà fait, et les étoiles ne savaient pas, mais cela, je n'y croyais pas, parce que, elles me l'ont dit, les étoiles n'ignorent rien de ce qui se passe dans les terres qu'elles éclairent.

Ce qui faisait qu'il était perdu, qu'il voguait, et que la bête au pelage fauve se battait toujours avec le serpent, et que son regard continuait de pirouetter entre les horizons limités de la pièce. Je me sentais triste, très triste, parce que je savais que tant qu'il n'aurait pas trouvé l'oiseau de son bonheur, son rêve se perdrait en combats éternels, et que jamais, jamais, il ne pourrait prendre son essor, et couvrir le monde des hommes avec ses grandes plumes douces, puis se relever et partir vers l'au-delà, heureux d'avoir adouci par ses caresses les reliefs de toutes les vies ici-bas. J'entendais monter le chant muet de la douleur, et quelque part, un musicien très talentueux pinçait mélancolique un rayon de soleil, pour en tirer une complainte aussi déchirante que l'était cette douleur, et comme une maladie, sur les ailes de la mélodie le désespoir parcourait le monde, et tous ceux d'entre les hommes qui n'étaient pas protégés par l'étau du sommeil sentaient en eux l'envie solitaire d'un amour, et ils pleuraient, tous – et les étoiles attristées regardaient leurs enfants, dans toute l'étendue de leur affliction, et ne savaient que faire.

Cette scène dura longtemps, et comme le temps, respectueux devant le deuil que tous portaient, avait accepté d'arrêter un moment sa course, et de laisser reposer les orbes véloces qui tiraient son pendule de feu, cela dura une éternité ; quand, emplie d'une compatissante mansuétude et pourtant contrainte de blesser les cœurs saignants, l'horloge relança à contrecœur son contrepoids de bronze, le jour se levait déjà.

Ce fut tout à coup comme l'extinction d'un feu d'artifice, après qu'au loin se soient dissipées les dernières fumées, quand le jour jaloux vient reprendre possession de l'univers, chassant impitoyable les songes alanguis, et restaurant les contours durs et bruts des formes, et les strictes couleurs qui font mal. Le feu souterrain de l'homme s'éteignit brutalement ; le serpent et la bête fauve disparurent dans les replis des chairs et des organes ; le dieu qui trônait dans son regard s'évanouit, et il redevint cet animal bipède et vil, cahotant à travers les lieux communs, qu'il semblait n'avoir jamais cessé d'être. Enfilant son manteau, d'un geste lent et désabusé, comme écrasé sous le poids de ce joug qu'il endossait aube après aube, il sortit de la pièce, expirant les dernières paillettes de la nuit en un long soupir morne, avant que de fermer derrière lui la porte.

Je me roulai en boule pour dormir, sachant qu'il restait, quoique cachés dans l'intime substance des choses, tous les éléments de la grandeur qui venait de s'éteindre, et que douze heures plus tard, celle-ci remonterait vers l'infini, léchant le toit des idées avec sa grande langue de flammes, et je ne voulais pas manquer ce spectacle. D'autant que, je le crois encore, un jour la paix sera faite, un jour l'oiseau viendra, et ce jour-là sera l'harmonie de tous les accords, le final sublime du feu d'artifice, et j'espère dans l'ombre le frémissement dernier des myriades de violons qui chanteront cet instant.

dimanche 26 janvier 2014

Le Tombeau d'Arya



"Qu'elle avait dix sept ans, qu'elle a l'éternité !"
Mallarmé, "Sa fosse est creusée!.."




Quoi ?! Encore défier le ciel ? Vivre seul ?
Plutôt, ô noir archange, étends çà mon linceul.


Vivre ! Quand le vent qui passe souffle ton ombre
Quand j'entends chaque soir hurler dans les rues sombres
Où s'agite mon cœur, ton nom ? Errer, encore,
Quand mes caresses aërisées crient après ton corps ?


Jamais plus !.. j'ai jeté comme un gant au monde
Les mots terribles, noirs comme du Styx l'onde
Hier... mais hier aujourd'hui n'est plus qu'un rêve mort !..
Jamais plus !.. ne te voir rehausser les aurores
Des si doux orbes de ton sourire au réveil !
Rester seul avec moi-même, dans les trop longues veilles !


Courir !.. fuir !.. et te chercher dans chaque odeur,
Dans chaque rire, dans toutes les couleurs
Rêver de nos corps embrassés la superbe toile
De ton œil embrasé la scintillante étoile !
Descendre, enfin, si lentement, les degrés
Vers le repos final, vers le nuptial lit de grès,
Quand je pourrais ici, dans le jour qui expire
Courir à ton sépulcre ; un soupir, puis mourir !


Arya ! Un geste ; effleure ma paume de tes doigts,
Que je sache, que je croie, que tu es encore à moi
Dans l'au-delà !.. Que notre amour y survit !
Dis-moi !.. Mais l'enfer reste de glace ; j'envie
Ton sort ! Car si ton cœur ne bat plus sous ton sein,
Si de marbre est maintenant son beau dessein
Tu as arraché le mien d'un trop jeune corps
Où, tenace et vain, le souffle persiste encore !
Tu as, jalouse, ensevelie à tes côtés
Mon âme, offrande suprême à ta beauté
Déposée sur tes lèvres à l'heure de ta mort !..
Ne laissant qu'un spectre rétif, demi-mort !



Jérôme, 26 janvier 2014.

samedi 18 janvier 2014

Rêve, enfant des couleurs - 3 - Dans ton sommeil



Rêve, enfant des couleurs
3 – Dans ton sommeil



Mon miroir où tu te reflètes
Se pâme de jalousie.




Avant l'aube, j'irai
Dans les pétales des dernières fleurs,
Dans les ruines des forêts,
Dans les recoins restants des clairières,
Chercher quelques gouttes de lumière,
Deux à trois couleurs, vives encore.
Puis, doucement, je les ferai couler une à une
Entre tes lèvres rouges entrouvertes, ciel d'aurore,
D'où tombera, sous peu, la pluie de tes baisers.


Jérôme, 18 janvier 2014.

vendredi 17 janvier 2014

Histoire d'une folie particulière



Histoire d'une folie particulière,
ou
L'Homme qui voyait des suicides






Ce soir-là, je marchais le long de la Seine, traversant ces quais si fêtés par les poètes d'antan ; mon horizon encombré du côté des terres par les hauts entrepôts qui ont ici remplacés les pittoresques boutiques dont nous parlait Baudelaire, je jetais les yeux sur les eaux noires et profondes du fleuve, où, à la crête des vagues, se reflétaient les mystiques lueurs de la pleine lune. Les mains dans le dos, plongé dans cette muette contemplation, j'avançais lentement sur la berge de pierre grise.

Tout à coup, un cri – mais non pas un cri de détresse, non, plutôt le hurlement d'un défi jeté aux cieux, âpre et triomphant – me fit relever la tête. Je fouillai du regard les alentours pour voir d'où il provenait. À quelques centaines de mètres devant moi, se découpait, vague silhouette dans la nuit, un pont, le pont du Garigliano ; tout Parisien connaît fort bien cette haute structure, qui est, depuis sa construction, l'un des lieux de suicide, si je puis employer cette expression, les plus célèbres de la ville. J'eus l'obscur pressentiment de ce qui se passait ; hâtant le pas, je fixai de toute la puissance de mon regard la bordure du pont.

De plus en plus distincte à mesure que j'approchais, je discernai une ombre, debout sur la balustrade, qui tenait ses bras en l'air, et semblait, dans cette posture, adresser un furieux anathème au Destin qui l'avait poussée à cette extrémité. Je me mis à courir, jetant par réflexe mon manteau, me débarassant vivement de mon écharpe ; déjà je n'étais plus qu'à quelques dizaines de mètres des escaliers qui donnaient accès au tablier depuis les quais, quand je vis l'ombre osciller, ses cheveux lâchés flotter un instant, indécis, autour de sa tête, puis plonger à pic.

Ce que je fis alors – j'insiste sur ce point – ne doit pas être considéré comme un acte de courage ou quoi que ce soit de cet ordre ; non, c'était simplement la réaction instinctive d'un homme voyant l'un de ses semblables sur le point de mourir, et je ne doute pas que tout autre aurait, s'il eût été à ma place, agi de même. Je sautai à mon tour dans les eaux noires, et nageai vigoureusement vers l'endroit où la femme avait touché les flots, afin de pouvoir lui porter secours.

Arrivé là, je ne la vis pas ; de toute évidence, emportée par le poids de ses vêtements, elle était en train de couler, sans doute juste sous moi. Prenant une grande inspiration, je plongeai, brassant vigoureusement l'eau afin de descendre au plus vite. Nulle trace d'un corps ; je ne voyais pas à un mètre, mais je promenais frénétiquement mes mains en tout sens, et il me semblait que j'aurais déjà du l'apercevoir, ou à tout le moins sentir l'étoffe de ses habits, quand mon front se heurta subitement à une surface dure et rugueuse. Le choc m'étourdit pendant quelques instants, ce qui eut pour effet de me faire instinctivement remonter à la surface. Ayant aspiré une gorgée d'air, je repris mes esprits, et compris en un terrible éclair de lucidité qu'il fallait renoncer à la sauver. En effet, déjà les courants avaient du emporter le corps, et j'aurais pu plonger aussi longtemps que je le voulais, je n'en aurais pu trouver trace.

Désespéré – une femme, dans ces eaux, se mourait, et je ne pouvais que rester là, je ne pouvais rien faire pour lui porter secours ! -, je pris la décision de regagner la rive, et d'appeler sur-le-champ les urgences, m'accrochant au vain espoir qu'ils puissent la secourir avant qu'il ne soit trop tard ; je me répétais, afin de me convaincre, qu'on pouvait ranimer une personne jusqu'à douze minutes après qu'elle eût cessé de respirer, or, il s'en était écoulé deux à trois seulement. Tout dépendait de ma rapidité à agir. Aussitôt que me vint cette pensée, je me mis à nager de toutes mes forces, pour regagner la rive, où étaient mon manteau, et, dans la poche intérieure, mon téléphone cellulaire.

Cinquante secondes plus tard, au plus, je me hissais sur la berge, ruisselant, aveuglé par l'eau qui s'écoulait de mes cheveux, frissonnant au contact de l'air glacial ; ne prêtant aucune attention à cela, je courus jusqu'à ma veste, et appelai les secours. Cela fait, je m'écroulai sur le sol, tout à coup étrangement épuisé. Je sentis un liquide chaud et poisseux qui coulait sur ma temps ; j'y portai la main, c'était du sang.

Quelques minutes plus tard, j'entendais les sirènes des ambulances arriver ; comme derrière un rideau de brumes, je vis les feux d'une vedette de police briller en-dessous du pont, fouillant les eaux de toute la puissance de leur éclat. Puis tout devint flou, et je sombrai dans l'inconscience.




Lorsque je revins à moi, j'étais allongé sur un lit d'hôpital, dans une petite chambre. Ma tête me faisait horriblement mal ; portant machinalement la main à mon front, je sentis un bandage épais. Sans doute la blessure que je m'étais faite en touchant le fond du fleuve était-elle plus grave que je ne l'avais cru sur l'instant. Le fleuve ! Tout me revint, la femme qui avait sauté du pont, ce qui avait suivi... Mais elle ? L'avait-on retrouvée ? Avait-on au moins repêché son corps ? Assailli de pensées contradictoires, j'essayai de me lever mais, trop faible, je retombai aussitôt sur le lit. Me maudissant intérieurement, j'avisai un bouton rouge, pendant à un fil, à ma droite. Je le pressai nerveusement, espérant avoir des renseignements de l'infirmière.

Quand cette dernière entra dans la chambre, je la bombardai de questions. L'air surprise, elle me répondit qu'elle n'avait eu connaissance d'aucun corps qui aurait été retrouvé dans la Seine durant la nuit ; elle ajouta qu'on m'avait amené, une lourde plaie ouverte au niveau de la tempe, aux environs de minuit, et que les urgentistes qui me transportaient lui avaient seulement dit que j'étais tombé à l'eau, et m'étais blessé, d'une façon ou d'une autre, peu avant de les appeler en parlant de façon incohérente d'un suicide, ce qu'ils croyaient être une référence à une infructueuse tentative de ma part.

L'esprit plein de pensées contradictoires et qui se succédaient sans aucune logique, je me rassis sur mon séant, pensif. Pourtant, je n'avais pas pu imaginer cette femme, je l'avais vue ; elle avait essayé de se suicider, très probablement elle y était parvenue, et sous peu, sa disparition, si en effet son corps n'avait pas encore été retrouvée, serait signalée par ses amis, sa famille... Ruminant ces pensées, je retombai finalement dans un sommeil malsain, peuplé de rêves terrifiants où je me voyais tantôt sauter moi-même de ce pont, tantôt cette mystérieuse silhouette féminine, alors que, comme cloué au sol des quais, je ne pouvais esquisser le moindre mouvement, forcé à la regarder, impuissant, se noyer en appelant à l'aide, et finalement couler à pic, sa main encore tendue vers moi, comme le seul qui pouvait la sauver de cet acte qu'elle regrettait déjà, et je voyais dans ses yeux, quoique je ne puisse pas, dans mon songe, distinguer clairement son visage, l'envie de vivre, de VIVRE...




Au soir, les médecins me permirent de regagner mon domicile ; une fois rentré, je tombai dans les affres d'une forte fièvre, qui dura six longs jours, jours durant lesquels je ne pus m'extraire de mes draps. Tantôt des crises de délire me prenaient en leurs tourbillons hallucinatoires, et je voyais devant mes yeux défiler des figures qu'il me semblait avoir connu longtemps, très longtemps auparavant, tantôt je restais simplement prostré pendant des heures, incapable du moindre mouvement, fixant d'un œil hagard le plafond, où virevoltaient quelques mouches attardées, qui me narguaient par leur extrême facilité à se mouvoir en tous sens, et leur apparence d'insouciance gaie.

Le matin du septième jour, je sentis que la fièvre redescendait, et que mes forces me revenaient peu à peu ; les vapeurs qui jusque-là envahissaient mon esprit étaient presque totalement dissipées. Je décidai, après avoir avalé un petit-déjeuner léger, et constaté avec bonheur que le goût des aliments m'était revenu, d'aller faire une courte promenade au-dehors.

J'habite à quelques pas du bois de Vincennes, qui est une sorte de refuge pour tous les amoureux du calme, du XIème au XVème arrondissement. Je me dirigeai donc dans sa direction – il me suffisait de longer l'avenue Deaumesnil dans le quart de sa longueur, et je me retrouverais, passées les grilles, à l'orée des premières frondaisons, luxuriantes en cette fin de mois d'août. Enfiler une veste légère, m'assurer de la présence dans ma poche de mon étui à cigarettes et de mon briquet, puis dévaler quatre à quatre les escaliers, cela fut l'affaire d'une poignée de minutes tout au plus, et je me retrouvai dans la rue.

Il était onze heures peut-être ; les rues étaient animées, mais non surpeuplées, ce qui me soulagea grandement ; je n'étais pas en état de supporter l'oppression d'une foule envahissant les trottoirs. Haut déjà dans le ciel, le soleil jetait généreusement ses rayons sur le quartier, ce qui, à n'en pas douter, entrait pour beaucoup dans la joyeuse humeur quasi-générale que montraient les passants, tout autour de moi. Sous le porche de l'église du St-Esprit, un couple de jeunes amoureux se tenait enlacé, échangeant sur un ton de conspirateurs des mots doux, leurs frais minois illuminés par un même sourire un peu niais ; je souris à leur vue. Une joie calme et profonde me fit relever la tête ; définitivement débarrassé de toute trace de fièvre, je décidai de rallonger le chemin en passant par le viaduc des Arts, où je retrouverais peut-être l'une de mes connaissances, la peintre Valentine Durray, qui avait installé là-haut, depuis presque trois années, son chevalet et ses grandes feuilles à croquis, et pillait incessament, avide, à chaque jour un nouveau détail de cette vue grandiose dont on jouit lorsqu'on se tient au centre du viaduc, regard tourné vers l'ouest.

Valentine était une grande amie ; j'avais même, aux premiers temps de notre amitié, éprouvé pour elle des sentiments plus intimes, ce qui donnait à mon affection une nuance toute particulière de chaleureuse tendresse. Elle m'appréciait également énormément ; lorsque je l'avais rencontrée, lors d'un voyage en Suisse, quelques années auparavant, j'avais été l'un des premiers – et des plus ardents – admirateurs de son style innovant, de son incroyable maîtrise des formes du corps, de sa pensée aérienne, romantique, teintée de surréalisme. Je l'avais incitée à venir à Paris, l'assurant de mon entier soutien dans cette tâche ardue qu'est le fait de percer au sein du monde artistique de la capitale française, et, à vrai dire, elle n'avait jamais eu à s'en repentir. Grâce à son talent, combiné aux efforts que j'avais faits pour lui obtenir, là une critique favorable, là une place dans une exposition, elle avait rapidement réussi à se tailler une place au soleil des artistes – qui est, non la vaine gloire, mais la reconnaissance par leurs pairs. Ce noble cœur n'avait jamais oublié la part que j'avais eu dans son succès, et nos rencontres étaient toujours pleines de charmes, assaisonnées de dialogues éthérés sur notre passion commune, qui consistait principalement à jouir de la beauté sous toutes ses formes, et à la commenter longuement.

J'avais vu juste : elle était là, à son emplacement habituel, traçant d'une main nerveuse et sûre de grands traits de fusain sur sa toile. Cependant, et ce détail attira mon attention, elle était dos à la rambarde, comme si elle avait voulu, par un fait exprès, se priver du panorama, et n'avoir devant elle que le mur de pierre, uniforme, auquel était accolé son chevalet. Curieux, je m'approchai ; elle m'aperçut, me sourit, puis se replongea dans ses furieuses esquisses. En arrivant à sa hauteur, je pus enfin discerner la scène qu'elle crayonnait ; sur-le-champ, pris d'horreur, je fis un pas en arrière.

Ce qu'elle dessinait, c'était cette scène ! Cette même scène dont je me rappelais si bien, cette femme debout sur le parapet, dressée au-dessus des eaux tumultueuses, ces mêmes cheveux voletant autour d'elle, bras tendus vers les cieux comme une Furie vengeresse ! Rien n'y manquait, pas même la pleine lune, enflammant de ses pâles rayons l'écume, conférant à cette figure du désespoir une dignité qui touchait au sublime, pas même le promeneur attardé – moi ! - qui, stupéfait, affolé, regardait depuis les quais, impuissant, cette explosion de douleur insoutenable !

J'étais devenu livide ; mû par un obscur pressentiment, je décidai qu'il ne fallait pas que je parle à mon amie de l'extraordinaire correspondance qui existait entre son tableau et ce qui m'était arrivé une semaine auparavant. En effet, puisque je ne l'avais pas croisée depuis, comment aurait-elle pu savoir ?.. Il y avait là une touche comme surnaturelle qui me poussait à ne rien dire, de peur qu'elle ne me jette ce regard étonné et craintif qu'on accorde à ceux dont on suppose la raison troublée. Après quelques mots échangés, je la quittai, fuyant presque, de toute évidence en proie à un trouble profond, en balbutiant quelques mots à propos d'un rendez-vous pressant ; j'espérais seulement que, absorbée par son travail, elle ne remarquerait pas l'étrangeté, sinon l'absurdité, de ma conduite.

En proie à une terrible oppression, je redescendis, cette fois presque en courant, le viaduc, et, sans réfléchir un instant à ce que je faisais, je repris la direction de chez moi. Je tremblais de peur ; il me semblait que le ciel, tout à l'heure si clair et si lumineux, s'était obscurci, couvert de nuages, et qu'un éclair allait, d'un moment à l'autre, me frapper et me réduire en cendres ; je m'attendais à voir des démons jaillir des facades, me riant au nez, d'un rire moqueur et maléfique. Je ne savais s'il fallait me croire fou, ou supposer là une incroyable coïncidence – non, cela n'était pas !.. cela ne pouvait pas être ! La ressemblance, l'identité même, était trop vraie, trop parfaite, trop inexplicable !..

Ruminant ces sombres pensées tout en marchant d'un pas précipité, j'étais pesque arrivé à la hauteur de mon domicile, quand, tout à coup, j'entendis un cri – le même ! – venant du haut d'un immeuble, à ma gauche. Levant les yeux, j'aperçus distinctement un enfant, debout sur le rebord d'une fenêtre, au dernier étage, qui me regardait – et il sauta dans le vide !

Il vint s'écraser à quelques pas de moi, avec un horrible craquement d'os brisés, dans un affreux jaillissement de sang et de morceaux de chair mêlés d'éclats calcaire. Je regardai tout autour de moi ; de nombreux passants marchaient, paisiblement, et aucun d'eux ne paraissait être le moins du monde troublé, tout au plus un coup d'oeil intrigué en ma direction – il était évident que j'étais le seul à voir cet enfant, et que la seule chose qu'eux voyaient, c'était moi, immobile au milieu du trottoir, les traits déformés par une monstrueuse terreur, sans raison apparente !..

Enjambant le corps inerte de l'enfant, je me mis à courir comme un dératé. La peur la plus intense faisait se mouvoir mes jambes avec une incroyable vélocité ; en quelques dizaines de secondes, j'étais chez moi. Je fermai la porte à double tour, et, avisant une bouteille de vin qui était restée sur la table de la cuisine, je la débouchai, et en bus la moitié d'un seul trait. Après quoi, je m'affalai sur une chaise, vomis, et m'effondrai finalement sur le plancher, dans un état proche de l'inconscience.




Il fallut quelques heures pour que mon esprit sorte de la volontaire prostration dans laquelle il s'était plongé, de la même façon qu'un enfant se recroqueville en position foetale sous les coups, et tente ainsi de nier leur existence. Finalement, lorsque j'émergeai, le soleil se faisait déjà rare, et la nuit approchait. Un calme profond, résolu, m'emplissait ; il me fallait prendre une décision, et mon corps, conscient à sa façon de cela, m'en donnait les moyens. Quoique j'aie pu, je le conçois vous paraître, jusqu'ici, être impressionnable et impulsif, cela n'est point ; je suis, en réalité, quoique d'une grande sensibilité, lucide au plus haut degré, et cette clarté de l'esprit avait enfin repris le contrôle de mes terreurs qui, quand on y réfléchit, sont plus que compréhensibles, étant le résultat d'évènements aussi effrayants qu'inattendus.

Je m'assis dans mon canapé et m'allumai une cigarette. Tout en inspirant profondément l'odorante fumée, je réfléchis au parti que j'avais à prendre face à ma situation. Il était évident que je devenais dément ; cependant, je ne pouvais en aucun cas aller voir un médecin, qui, aussitôt que je lui aurais raconté mon histoire, m'aurait fait enfermer en asile, ou forcé à prendre des quantités de drogues astronomiques qu'il m'aurait présentées comme étant des médicaments, et qui auraient peu à peu dévoré mon cerveau, jusqu'à faire de moi, à vingt-cinq ans que j'avais, un infirme prématuré, hoquetant sur son fauteuil, incapable d'une quelconque activité, l'oeil vide fixant sans le voir le mur sale, un filet de bave coulant à la commissure des lèvres. En parler à qui que ce soit d'autre n'aurait pu qu'avoir un effet similaire ; il ne me restait donc qu'à vivre avec. « Après tout, me dis-je, il n'est pas si gênant que ça de voir de temps à autre une personne se suicider, du moment que vous savez que ce n'est pas réel ; ce sera juste un peu plus effrayant qu'un court extrait de film d'horreur qui se déclencherait de façon aléatoire ». D'ailleurs, ce phénomène pouvait tout aussi bien cesser d'un jour à l'autre, voir ne jamais se reproduire une seconde fois – vain et faux espoir, je m'en aperçus par la suite.
La seule question qui continuait à me perturber – et qui revient sans cesse, jusqu'à aujourd'hui – était celle-ci : « La première fois, était-ce mon imagination, ou cette femme s'était-elle réellement noyée dans la Seine, juste sous mes yeux ? ». J'ai longtemps fouillé chaque journal que j'ai pu trouver étant paru cette semaine ; aucune disparition qui corresponde, rien, pas même l'ombre d'un indice. Pourtant, je doute encore ; comment me résoudre à penser que la terreur si poignante, la compassion si vraie, que j'avais ressentis n'étaient nés que d'une incertaine et spectrale vision ? Comment croire que mon esprit malade et halluciné avait pu, seul, créer la sinsitre et sublime poésie de ces deux bras, ailes d'ange déchu, tendus au-dessus de l'abîme des flots ? Et ce tableau (au sujet duquel je n'ai jamais pu me résoudre à demander la moindre explication à Valentine) ? Faut-il penser que cela aussi n'était que le fruit de mon imagination délirante ?

Des semaines, des mois, se sont écoulés depuis cette soirée ; je vis désormais presque constamment entouré de mourants imaginaires. Peu à peu, je m'y suis accoutumé. Seul mon regard, de temps à autre, par son agitation fixe et affolée, pourrait me trahir. À chaque instant, jaillissant du sol, des murs, chutant du ciel, des fantômes venus de tous lieux, de toutes époques, viennent devant moi se faire sauter la cervelle, s'empoisonner, s'écraser sur le pavé, jeunes et vieux, hommes et femmes. Il n'y a que dans l'intimité de mon appartement que ce continuel spectacle m'est épargné, pour une raison que je n'ai pu élucider ; à l'exception d'un soir, où j'entendis sonner à la porte – et, lorsque j'allai ouvrir, je vis devant moi une jeune fille qui, posant sur moi un regard fixe et dur, s'ouvrit lentement les veines des poignets, et, baisant de ses lèvres les plaies, l'une après l'autre, aspira goulûment le sang qui en coulait à torrents, avant de s'effondrer sur le palier, la peau fraîche de ses joues et l'émail pur de ses dents inondés de pourpre.

Je n'oublierai jamais le spectacle que je vis, lorsque, prenant mon courage à deux mains, je me décidai à sortir enfin de chez moi, le surlendemain de cette soirée, après être resté enfermé, rideaux tirés, pendant quarante-huit heures.

Arrivé au niveau de la rue, je me trouvai face au plus indescriptible chaos qu'il m'ait jamais été donné de concevoir. Vingt hommes et femmes, au moins, étaient postés sur les toits et les balcons ; l'un après l'autre, au fur et à mesure que j'avançais, tentant d'agir comme si de rien n'était, mais ne pouvant empêcher mon regard affolé de parcourir la scène en tous sens, ils sautèrent tous, s'écrasant en tas informes sur le trottoir, la chaussée, l'un d'eux s'empalant même sur un lampadaire. C'était une féerie digne des plus sombres romanciers ; Poe en eût pali d'aise. Des couples s'entre-éventraient au beau milieu de l'avenue ; assis à la table des cafés, invisibles aux yeux des autres consommateurs, de cyniques dandys tout droit sortis du XIXè siècle buvaient de grandes coupes de ciguë et tombaient raides morts sur le pavé, après m'avoir accordé un ultime et très distingué clignement de l'œil en guise de salut funèbre. D'autres, plus âgés, se faisaient éclater la cervelle, l'air digne et fier dans de grandes redingotes noires. Un grand nombre de petits garçons et de petites filles, issus de toutes époques et de toutes les classes sociales, rivalisant de charme et doués au plus haut point de cette vivante fraîcheur qui est ce qu'il y a de plus ravissant dans l'enfance, se jetaient sous les roues des voitures en riant comme si c'eût été là un jeu nouveau, et périssaient, écrasés, par dizaines, jusqu'à ce que la route ressemble au fleuve de sang de l'Apocalypse.

Je suis désormais coutumier de ce genre de visions, et elles n'excitent plus en moi qu'une sorte de légère curiosité quand à l'innovation dont fait quelquefois preuve mon inconscient quand à leurs détails. Mais ce jour là ! Il me fallut faire les plus grands efforts du monde pour ne pas m'enfuir en hurlant de terreur, pour ne pas laisser la folie me serrer à pleins bras et m'emporter dans sa brûlante étreinte ! Je sentais des frémissements nerveux, des tics indomptables, me traverser en tous sens ; je réfléchis fréquemment, durant les deux premières semaines, à mettre moi-même fin à mes jours ; depuis, avec l'aide de l'habitude, et en espaçant au maximum mes sorties au-dehors, j'ai réussi à me défaire de cette idée.

Dernièrement, je dus assister à l'enterrement d'une de mes tantes éloignées. Après que le prêtre eût fait son office, il nous fallut, tour à tour, passer devant la bière ouverte, pour saluer la défunte avant qu'elle n'entame son long voyage vers l'Inconnu. Lorsque ce fut à moi, je ne pus réprimer un sourire amusé, en voyant l'aspect si paisible, si peu impressionnant, de ce cadavre pâle et tout ridé, par rapport à ceux que je voyais chaque jour. Cela m'attira des regards chargés de reproches, voir ouvertement furibonds, de la part de ses enfants, mes cousins et cousines. Mais je leur pardonne ; ils ne savent pas, eux, que, quoiqu'encore résident de ce monde-ci, je vis d'ores et déjà dans le sein du royaume de la Mort !

mercredi 15 janvier 2014

Melancholia


 
Capitale de la douleur, cette cité
Où n'éclosent, en fait de roses et pâles bouquets,
Que les fleurs du mal ! Moi, je surplombe, attristé,
La Seine qui s'enrubanne entre les taquets.

Jolie jeune veuve, coquette noir vêtue
Je voudrais quelquefois, tu sais, me passer au doigt
L'anneau des noyés ! Prendre ton amour qui tue
Danser dans tes eaux, ô ma rivière ! Avec toi !

C'est en ces heures – quand, au loin, j'entends sonner
Les cornes de brumes des clochers, ressassant
L'appel aux naufragés des villes, résonner
Les pas légers – où vont-ils ? – des derniers passants,

C'est en ces heures, que tu viens, Melancholia,
Fidèle à mon âme comme un spectre à ses murs
Joncher mes vers de chrysanthèmes et camélias
Moduler, ma compagne, tes longues complaintes

Prends ma main ! Enlaçons-nous ! Jette ce sombre voile !
Esquissons une valse divine, un pas de spleen
Glissons sur les pavés, gisons sous les étoiles,
Ô ma charmante amoureuse, ô mon Ombeline !

dimanche 12 janvier 2014

Les penseurs



Certes, nous avons franchi bien des précipices ;
Sans doute, nous voilà bien proches des sommets.

À quoi n'avons-nous pas renoncé ? Être aimés ;
Admirés ; Encensés. Jusqu'à la lie le calice
Nous avons bu. Cependant !.. un dernier regard,
Ami ! Sur les terres, sur les plaines. Vois !

Les vivants, jouissant de ce que le ciel leur envoie,
Les hommes – qui, je le sais, pour nous n'ont nul égard !

Mais enfin, une dernière larme pour leurs joies
Qui eussent pu être nôtres ! Désirs, plaisirs,
Démences ! Et pourtant, je rêve encore à nos lyres.
Rire ! Aimer ! Vivre ! Douces folies, riantes lois !

Ah !.. Compagnon, il me semble, en ces tristes jours,
Que nous sommes nés pour être déçus toujours !




Jérôme, 12 janvier 2014

vendredi 10 janvier 2014

Le jardin

S'ouvre le jardin où attendent les oubliés,
Ils reposent impassibles, dans leurs écrins de marbre.
On voit là une stèle qui prend racine sous un arbre,
L'aurore éclaire son nom à demi effacé.

Aucune larme, aucune veuve, pour cet homme sans passé.
Qui fut la enterré, à l'abri, apaisé.
Sans pleurs éphémères, ou bouquets de fleurs séchées,
Mais avec pour vaine mémoire, une stèle brisée.

Et pourtant les rayons du soleil chaleureux,
Frappent toutes les tombes, de l'été à l'hiver.
Mais ils se font toujours plus brillants sur les pierres,
Des sépultures anonymes tournées vers les cieux.