vendredi 3 janvier 2014

Sonja, 3

     Instant intense s'il en est ; une contemplation partagée et la lente montée mystique dans deux cœurs battant à l'unisson d'un sentiment d'éternité devant les plus immortelles des grâces que dispense la nature. Face à cet éclat pâlissent, soudain devenues superficielles et fugaces, les plus voluptueuses amours et les étreintes les plus passionnées.

     Mais, à cet instant, si les fibres les plus profondes de mon être tendaient à l'amour, mon esprit, emporté dans des mondes trop éthérés, volait bien loin au-dessus de ces choses. D'ailleurs, naïf encore, je croyais alors qu'aimer n'était qu'une fallacieuse sublimation d'instincts animaux, et je le rejetais comme tel, n'ayant pas poussé ma réflexion jusqu'à l'étape suivante, à savoir « et quand bien même ?.. ».

     Nous parlâmes encore, en nous dirigeant vers la sortie du parc, de choses et d'autres, et, en la quittant, trop orgueilleux, me voulant trop désintéressé pour demander à la revoir, je me contentai, refoulant la souffrance que cela me causait, de la saluer poliment, presque froidement, et de m'en aller sans jeter un regard en arrière. J'eus tout de même le temps d'apercevoir, dans un imperceptible frémissement de ses lèvres, qu'elle s'apprêtait, peut-être, à me faire cette même demande ; mais elle se retint, et dans ses yeux doux passa un reflet mélancolique et triste.

     Je ne réussis pas à trouver le sommeil, cette nuit-là ; rongé que je l'étais par un regret poignant, j'en venais à haïr ce que j'avais longtemps pris pour une force, à savoir cette capacité de refouler mes impulsions et d'agir, dès lors qu'il s'agissait d'une femme envers laquelle je me sentais un tant soit peu d'attirance, comme si j'avais été le pire des mufles. Je me fis mille promesses de ne pas renouveler, si je la revoyais jamais (et l'idée que je pouvais ne plus la revoir me fit tout à coup tressaillir de douleur), cette conduite qui ne pouvait que me conduire de remords en remords – quoique sachant bien que j'étais incapable de tenir cette résolution. Finalement, à l'aube, je réussis à m'assoupir, en traçant du doigt, dans un semi-sommeil, les lettres de son prénom sur le bois de ma table de chevet : Sonja. Juste avant de sombrer dans l'inconscience, j'eus, vive et fugace, une pensée étrange : quoique je fusse certain que tel était son nom, je ne me souvenais pas qu'elle me l'eût donné à aucun moment... Cette pensée, cependant, disparut aussitôt, et je m'endormis.





     Huit jours plus tard, alors que je marchais en ville, sans but précis, les yeux mi-clos, écoutant, autour de moi, le bruit des nombreux pieds qui froissent le pavé – talons hauts au son cristallin, claquements secs et rapides des souliers vernis, bottes à la lourde résonance, léger bruissements des ballerines... – je me retrouvai, sans comprendre comment, devant la grille de ce parc. Je décidai d'y entrer, sans vouloir m'avouer que j'avais l'espoir d'y recueillir, peut-être, quelques fragrances de son parfum, quelques vagues échos de sa voix, résonnant entre les arbres brutalement dénudés (un froid rigoureux était descendu sur la ville pendant la semaine passée), ou encore quelques reflets de son harmonieuse silhouette, ombres glissant sur le tapis épais des feuilles mortes.

     Je passai par la serre qui se dressait au centre, où, anachroniques, solitaires et comme tristes d'être enfermées sous ces vitres brunies de moisissure, se fanaient ci et là des orchidées, deux cactus et quelques touffes de roses du désert. Machinalement, je cueillis l'une de ces dernières, et, la faisant tournoyer entre mes doigts, les mains croisées derrière le dos, je me dirigeai vers le fond du parc.

     Et, tout à coup, elle était là, en l'espace d'un clignement d'yeux, comme apparue sur ce banc, au détour du sentier. À vrai dire, elle semblait m'attendre – c'est la remarque que je me fis, intérieurement, avant de me rendre compte que j'avais un problème bien plus important. En effet, elle venait de lever les yeux, et un sourire avait illuminé son visage en m'apercevant ; elle se levait déjà pour me saluer, et j'eus l'idée – stupide, à vrai dire – que si je sortais de derrière mon dos ma main qui tenait une fleur, elle pourrait interpréter cela de façon erronée. Pourtant, je ne savais qu'en faire ; j'étais sûr qu'à cette distance, si je tentais de la jeter discrètement de côté, elle me verrait, et, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, je sentais qu'il ne le fallait pas.

     J'essayai donc un compromis, en lui tendant la main droite, et en gardant la gauche, avec la fleur, dans mon dos. J'eus à peine le temps de m'interroger sur l'éclat mutin qui étincelait dans ses yeux, que, déjà, elle passait derrière moi en un mouvement vif et, ôtant de ma main la rose des sables, la glissait dans ses cheveux – qu'elle portait longs, lâchés sur les épaules, et oscillant du châtain au blond vénitien, en passant par le brun, teintes qui m'évoquaient vaguement quelque chose comme une féerie automnale. J'étais stupéfait, et mon visage devait éloquemment exprimer cette stupéfaction car, s'étant replacée face à moi, elle éclata de rire – mais un rire léger, devant lequel il était impossible de s'offusquer, un rire qui tenait à la fois du chant de la mésange et du bruissement lointain des eaux d'un torrent. Je ne pus que rire à mon tour, et, la glace ainsi rompue,nous engageâmes une conversation, cette fois sur l'Art, sujet riche s'il en est.

(À suivre)

mercredi 1 janvier 2014

Sonja, 2


Pendant deux semaines, je ne la revis pas, et, ce jour-là, je l'avais presque totalement oubliée ; je me promenais dans un petit parc, non loin de la gare – il était un peu plus de trois heures de l'après-midi, me semble-t-il. C'est un très joli parc, un ancien jardin botanique, comme il y en dans toutes les grandes villes. J'aimais beaucoup à y marcher, en réfléchissant à tel ou tel ouvrage que j'avais lu durant la matinée, ou encore en ruminant des pensées profondes et graves, comme si j'avais d'ores et déjà été un vieillard, courbé sous le poids des ans. Le parfum doux des quelques fleurs qui subsistaient sur les massifs épars, le silence seulement troublé de temps à autre par les trilles des rares oiseaux qui n'avaient pas migré, et les tons chatoyants des arbres qui, dans le micro-climat très doux qui régnait ici, n'avaient pas encore perdu leurs feuilles, m'apaisaient grandement, et me permettaient d'oublier les soucis qui étaient miens. Car, de fait, à cette époque, je me sentais mal à l'aise : mes études, quoiqu'elles soient toujours un succès, ne me passionnaient plus autant que lorsque je m'y étais engagé, et je me sentais, de façon générale, très las de cette vie morne et triste. Mais à ce moment, j'étais, me semblait-il, très loin de toutes ces choses, et je contemplais, rêveur, les cimes des hauts sapins qui oscillaient – de temps à autre, une pomme de pin tombait au sol, avec un petit bruit sec.

Et puis, au détour d'une allée, je relevai la tête, et je la vis, debout, la main appuyée sur le tronc ancien d'un chêne ; elle me regardait, avec ce même sourire énigmatique, et dans ses yeux semblaient s'agiter de nombreuses et lourdes pensées. Aussitôt, sans que je ne puisse m'expliquer pourquoi – après tout, qu'il y avait-il d'extraordinaire dans le fait de la croiser ici ? - je rougis, et mon cœur s'emballa très vite ; mes pensées étaient comme frappées de confusion, et une fois arrivé près d'elle, je mis plusieurs secondes (qui me semblèrent des éternités, et le sang affluait de plus en plus à mon visage) à pouvoir articuler « Bonjour » tout en souriant, à ce qu'il me paraissait, de la façon la plus stupide imaginable. Je restai là, bras ballants, tentant sans succès de me donner une contenance quelconque, mais je ne réussis qu'à prononcer (et aussitôt je me maudis intérieurement de toutes mes forces, et mes joues virèrent à l'écarlate le plus marqué) ces quelques mots ridicules : « Vous êtes charmante ».

Dépeindre l'état de gêne extrême dans lequel je me trouvais à ce moment serait impossible ; j'avais la sensation que je ne me contrôlais absolument pas, et que cela n'allait que s'empirant sous le feu de ses prunelles rieuses. Je songeais déjà à m'enfuir à toutes jambes hors du parc, puis à ne plus jamais sortir qu'avec de grandes lunettes noires et un haut cache-col, de façon à ce que, si jamais je la recroisais, elle ne puisse pas me reconnaître, et je n'avais pas encore eu le temps de prendre conscience de toute l’extravagance de ce projet quand, après m'avoir, pendant tout ce temps, considéré d'un air curieux, où se lisait un grand amusement, elle vint vers moi en me tendant la main, et me répondit « Bonjour » puis « Merci, vous êtes trop aimable » de la façon, réellement, la plus affable et la plus charmante que l'on puisse concevoir.

Je fus quelques secondes sans pouvoir esquisser un geste, réellement trop stupéfait, avant d'arriver enfin à comprendre ce que je devais faire ; je lui serrai la main en tentant de reprendre un air digne – sans doute n'y arrivai-je que partiellement, car son regard ne se départit pas de cette lueur amusée et bienveillante à la fois, comme lorsque vous regardez les airs embarrassés d'un petit garçon, alors qu'il tente de se donner une mine sérieuse ; et si vous vous empêchez, pour ne pas le blesser dans son amour-propre, de rire ouvertement, vos yeux expriment malgré vous tout le comique que vous trouvez dans cette scène.

Sans transition, elle se mit, tout en marchant lentement (et je lui emboîtai le pas sans même m'en rendre compte), à reprendre la discussion que nous avions eue à notre première rencontre, tout comme si nous nous retrouvions de la veille ; elle parla – et l'indéniable culture dont elle faisait preuve acheva de me déconcerter tout à fait – du sentiment amoureux en littérature, de son évolution au fil des civilisations, et d'encore bien d'autres choses dans ce même ton. Pendant les premiers temps, je ne pus guère qu'approuver d'un hochement de tête muet toutes les quinze à vingt secondes ; puis, à mesure que je reprenais possession de mes facultés, me sentant à l'aise dans un sujet qui m'avait beaucoup intéressé durant ma première année d'études, et que, grâce à cela, je pouvais me targuer de connaître de près, je rentrai dans la discussion de façon active, et développai mes objections ; nous parlâmes longtemps, et nous étions encore là, à débattre, quand je vis, derrière les franges orangées des feuilles, scintiller les feux pourpres du soleil couchant.

Saisi d'une subite impulsion, je posai la main sur le bras de ma compagne ; celle-ci, interloquée, me jeta un regard surpris, auquel je répondis en lui désignant du geste le tableau somptueux qui se découpait à l'horizon.

C'était, réellement, un spectacle admirable. L'astre du jour s'enfonçait lentement derrière la ligne irrégulière des collines qui se dressaient à l'ouest de la ville, et ses derniers rayons, comme s'ils redoublaient d'énergie, emplissaient le ciel alentour d'une grande auréole couleur de sang ; les nuages plus éloignés déclinaient toutes les teintes du rouge, jusqu'au rose pâle. Un doigt fantastique, jouant avec des couleurs dont l'éclat est inconnu aux palettes des peintres, semblait avoir ici et là, suivant une organisation fantaisiste, étalé de fastueux lavis écarlates et mauves, en grandes traînées, sur la toile azurée ; les toits des maisons et les cimes des forêts, en accrochant la lumière, paraissaient être dévorés par d'immenses brasiers. Nous demeurâmes là, sans mot dire, jusqu'à ce que, une fois les derniers éclats disparus, la nuit s'installe peu à peu – et la lune se détachait, plus vive à chaque instant, et des étoiles, rares encore, naissaient dans le firmament, comme semées là, à la volée, par quelque main prodigue.

(À suivre) 

Sonja, I


     Tout cela se passa très rapidement, à vrai dire, et je n'en ai plus que des souvenirs confus, incomplets et discontinus – n'avez-vous jamais eu ces mémoires imparfaites, d'un événement qui pourtant comptait beaucoup ?

     J'étais, ce jour-là, assis dans un arrêt de bus, attendant pour rentrer chez moi. Je réfléchissais, à quoi, je ne sais plus, mais je me souviens bien que je regardais, au loin, un vol de corneilles, qui criaient en tournant autour de trois arbres dénudés – nous étions déjà à la fin de l'automne, et il faisait froid, quoique ce soit aisément supportable.

     Elle vint s'asseoir à côté de moi. Perdue dans ma contemplation, je ne l'avais pas vu approcher, et j'esquissai un mouvement de surprise. Sans doute crut-elle que j'allais me lever pour lui laisser la place, car elle se recula en s'excusant. Je souris – les gens craintifs m'ont toujours attiré ; de façon général, ce sont, tout comme moi, des sensibles, et je me sens plus à l'aise en leur compagnie qu'en celle de ces gens qui s'imposent partout, sans-gêne, jacassent continuellement, et vous irritent par leur perpétuel bavardage sans but. Elle me rendit mon sourire, timidement – et je profitai de cet adoucissement de nos relations pour la regarder.

     L'air pauvre, mais cependant fort digne dans ses vêtements bons marché, et qui semblaient avoir vécu, elle serrait nerveusement sur ses genoux un petit sac de cuir brun, abîmé par endroits ; son visage était plutôt joli, quoiqu'un peu maladif, ses mains, posées sur le sac, étaient longues et fines, très nerveuses, et presque sans ongles, rongés qu'ils l'étaient. Elle avait de très beaux yeux, très profonds, vert foncés, avec un petit cercle orangé au centre, comme un soleil miniature. Soudain – elle s'était sans doute aperçue que je la regardais –, elle fixa son regard sur le mien, et je détournai la tête, rougissant d'avoir été ainsi surpris.

     Ce fut à ce moment qu'elle commença à parler. Rien d'extraordinaire, au début du moins ; des considérations banales, plates presque, sur le temps, les gens, la ville dans laquelle elle disait revenir pour la première fois depuis plusieurs années – je répondais brièvement, par ces acceptations indécises qu'on jette en pâture dans ces échanges usuels jusqu'à en être ennuyeux. Et puis, tout à coup, elle me demanda pourquoi je vivais seul.

     J'eus grand-peine à ne pas laisser éclater ma surprise, mon indignation presque ; je lui demandai, effaré au fond de moi-même, mais en tâchant de le laisser paraître le moins possible, ce qui l'amenait à faire pareille supposition ; à quoi elle ne me répondit que par un sourire mystérieux, teinté d'une sorte de mélancolique tristesse, très douce, très compréhensive.

     Ma curiosité avait été éveillée ; je me mis à parler, moi aussi – je ne pouvais pas laisser partir comme cela une femme qui semblait avoir si aisément lu en moi, il fallait que j'en sache plus. Je racontai que oui, en effet, je vivais seul, et que c'était parce que, jusqu'ici, je n'avais jamais réussi à supporter l'idée que quelqu'un partagerait chaque soir mon lit, serait toujours là, autour de moi, hanterait ma maison, m'exproprierait en quelque sorte, et, surtout, me défendrait ces longs moments de solitude que j'appréciais tant ; en fait, je m'en rends compte maintenant, je lui exposai tout cela avec beaucoup de franchise, bien qu'elle soit, de fait, une totale étrangère.

     Elle me rétorqua que tout cela pouvait être accepté sans aucun problème, et que ces inconvénients disparaissaient d'eux-mêmes, dès lors qu'on aimait. Poussé par une sorte d'impulsion, je la regardai droit dans les yeux, et lui dis que je ne savais pas ce que c'était que cela, et que je ne croyais pas que cela existe en dehors d'un mythe créé par les hommes, pour s'affranchir de leurs vies mornes et de leurs servitudes. À nouveau, elle sourit, cette fois-ci presque avec condescendance, mais de la même façon très douce, comme sourient ceux qui ont beaucoup souffert, et je ne me sentis pas le courage d'argumenter. Je baissai les yeux, et je regardai ses belles jambes, très fines, dans des collants noirs, parsemés de petits trous, où affleurait une peau blanche, très fine, légèrement teintée par le bleu des veines qui y affleuraient, et je sentis en moi une vague émotion - c'était vraiment une très belle chose que cette peau...

     Un autocar arriva - était-ce le 19? Ou le 17...  je ne me souviens plus ; elle se leva, rectifiant machinalement les plis de sa jupe, et, se tournant vers moi, me sourit, puis : Au revoir, dit d'une voix où je voulus entendre quelque chose comme une promesse, glissée entre ces mots si simples, dans un certain ton que je crus discerner, dans ces yeux rieurs et tristes à la fois. Elle s'éloigna, et de toute la soirée, je ne pus me débarrasser de l'image de son sourire, ni de l'écho de ses paroles énigmatiques ; dès le lendemain, cependant, je cessai d'y penser, sinon par à-coups, lorsque je n'avais rien à faire, ou quand je repassais, par hasard (mais plus souvent, étrangement, qu'à l'habitude) devant ce même arrêt de bus.

(À suivre)

lundi 30 décembre 2013

L'Oiseau de nuit


Au poète exilé et majestueux cependant, maître s'il en fut, Edgar A. Poe.


C'était un personnage étrange, atypique jusqu'au cliché, que cet homme. Que dire d'autre pour le résumer, que ces mots : il était un enfant de la nuit ?

Cela faisait, en effet, toute la dualité de sa personnalité. De jour, gauche, maladroit, presque laid, il semblait empêtré dans ses idées, agacé continuellement par ses semblables, nerveux, mal à l'aise ; tout en lui dégageait l'impression d'un être qui n'était pas à sa place. Je le vis, lorsque je le croisai pour la première fois, comme un de ces misanthropes qui, condamnés à vivre parmi les hommes, sont semblables à cet albatros que dépeignait Baudelaire ; ici-bas, enchaînés à notre siècle, leurs ailes taillées pour l'azur infini leur sont un pesant fardeau. Et, de fait, il était bien ridicule, avec sa démarche empruntée, ses frusques sombres, sous lesquelles il étouffait, en cette tiède journée de mars : ses bottines de cuir, son long manteau épais, semblaient issues d'un autre temps. Sous sa peau fine, le sang montait au visage, lui donnant une teinte écarlate, sur laquelle ressortaient, éclatant et comique jeu de pastels, ses cheveux, longs et blonds, de ce blond normand, qui a la teinte des blés mûrs, lorsque, courbés sous le vent, ils offrent leur nuque aux lueurs du soleil automnal. Ses yeux, eux, démentaient tout ce spectacle ; et si l'on était tenté de rire de ce jeune homme, il suffisait de croiser son regard pour que cette envie disparaisse. Oscillant entre le brun et le vert sombre de l'opaline, selon ses humeurs, ils avaient en leur centre une corolle orangée, couleur de flamme, qui semblait, lorsqu'il regardait au loin, s'agrandir, gonfler sous ses sourcils arqués, et, pour un instant, dévoilait la nature profonde de cet infatigable observateur. Vous fixait-il, il eût plutôt semblé qu'il vous déshabillait, vous violait l'âme de part en part, et, cette opération finie, un bref éclat de mépris passait dans ses prunelles, qui, aussitôt, se détournaient de vous, comme un fauve rejette, dédaigneux, la proie trop maigre qui lui est tombée entre les griffes.

Mais ces brefs instants, où se révélait le fond de son être, étaient par trop rares, et, la plus grande partie du temps, son œil se perdait dans le vague, dans la contemplation mélancolique d'une terre terre trop lointaine, ce trait de caractère auquel l'on reconnaît les exilés, que leur exil soit physique ou, comme cet homme-ci, d'ordre moral, cas auquel la douleur est plus déchirante encore, car il n'y a alors nul espoir ! Et, pis encore, il n'y a pas même, pour ceux-là, de souvenirs de la patrie aimée, car c'est d'un monde autre qu'ils ont été chassés, et ce avant même de naître !

Qu'il fût un être hors de son siècle, je le compris, non cette fois-ci, mais lorsque je le vis dans son élément naturel, dans ces heures qui le transfiguraient, faisaient de cet être presque burlesque un homme grand, transformation que jamais, quelles qu'en soient les conditions et les circonstances, je n'ai vu plus marquée chez qui que ce soit d'autre. C'était son ciel, à cet oiseau ; et, lorsqu'on l'y voyait, les ailes déployées, on ne pouvait s'empêcher, par comparaison, de se sentir singulièrement diurne.

Évidemment, cet élément, c'était la nuit : la nuit, pour d'autres effrayante, pour lui amie, protectrice ; la nuit et ses ombres, que d'aucuns craignent, auxquelles il parlait, lui, comme à des connaissances de longue date, habitant familier des ténèbres, il l'était tant qu'on eût cru qu'il avait grandi entouré de spectres et de fantômes, ou que coulait dans son sang l'héritage lointain, revenu à la surface dans ses gènes, par quelque mystérieuse combinaison, d'un hypothétique ancêtre aux dents trop longues, au goût prononcé pour le sang et l'obscurité, cette naturelle complice de tous les crimes.

Il était alors tout autre. Sa taille brisée se redressait de toute sa hauteur ; altière, sa tête se levait, son front, dégagé de tout nuage, se montrait, haut et pur. Un regain d'énergie l'emplissait ; d'embarrassé et malhabile, il devenait souple et vif, majestueux dans sa façon de frapper le pavé d'un pas autoritaire. On sentait alors ce que naguère Dumas appelait « les cœurs bleus », référant à ces êtres qui, s'ils n'ont pas le « sang bleu », sont indubitablement nés pour commander ou créer, plier les hommes ou les Muses, marchant, pleins de morgue, sur les lois et les traditions comme sur les autres hommes, qui ne sont à leurs yeux qu'un décor : et, comme ils ne se sentent pas de jouer le rôle qu'on leur propose, ils improvisent, bouleversant la pièce jouée autour d'eux, déchaînant les fureurs du public sur l'instant, et, trop souvent, ce n'est que plusieurs générations plus tard qu'est reconnu leur génie et leur verve. Qu'il soit de ceux-ci, nul doute là-dessus. Si vous l'aviez, d'aventure, entendu, marchant à côté de vous dans les rues désertes, exposer, de sa voix grave, caressante et profonde, une voix qui, avant même que vous ne vous en rendissiez compte, enrobait votre volonté d'une brume envoûtante, paralysante, ses idées sur l'Art, le monde et les hommes, vous eussiez été, comme moi, conquis en quelques mots, sans avoir seulement opposé de résistance. Il vous disait tout cela d'un air si certain, en des termes si fluides, prenant d'une main si familière le firmament lui-même à témoin, comme l'on inviterait un ami proche à vous appuyer de ses arguments, qu'on ne pouvait piper mot ; et, dépassé par ces visions trop grandes, trop larges, trop vastes, des temps passés ou futurs, toujours planant sur les opinion les plus couramment acceptées, indifférentes à toutes les idées reçues, à la morale comme à la science, à Dieu comme au Diable, on se sentait, lorsqu'il s'en allait, à l'aube, infiniment dérangé, et l'on tentait de se débarrasser de ces paroles comme d'un brouillard malsain, l'on secouait alors la tête, comme pour se convaincre du ridicule, de l'impossible de ce qu'il avait dit ! Mais le doute, le terrible doute, ne vous quittait plus, et il avait fait naître, homme improbable, sa voix fine, incessante, irritante sous bien des crânes, et ce sans en avoir l'air, et peut-être même sans le savoir !

Comme tous les côtés sublimes de son âme, sa passion, son seul amour, ne se réveillait que de nuit. Il était écrivain ; il se disait lui-même un simple scribouillard trop plein d'orgueil, mais incapable de s'arrêter de griffonner, et souvent il en riait, de cet attachement sans bornes, religieux, à l'art qui l'avait sauvé, qui avait été sa bouée de sauvetage dans les pires tourments du dépit et du désespoir, de la misère et du fatalisme, de la souffrance et de l'humiliation, et cela depuis son plus jeune âge. Impérieux et intransigeant avec lui-même comme avec autrui, et même plus sans doute, il n'avait laissé survivre de ces années de productions ininterrompues que quelques ouvrages, publiés au hasard d'une période où la nécessité l'avait poussé à mettre de côté son orgueil, ou d'un ami qui l'avait poussé, presque forcé, à envoyer son manuscrit à un éditeur. Ces livres, remarquables par leur personnalité, distincte, détachée du nuage de romans qui paraissent chaque jour, n'avaient pas eu un immense succès, quoiqu'ayant réalisé des ventes raisonnables, et bénéficié du soutien de quelques critiques littéraires dans les plus fins – et les moins lus, l'un entraînant l'autre. Une chose, en tout cas, transparaissait dans chaque ligne de cet ouvrage : il était artiste jusqu'au bout des ongles, pleinement, totalement, éperdument amoureux de sa plume.

Mais venons-en au fait. Je n'ai pris le temps de décrire cet homme pour que vous puissiez saisir comment je me suis retrouvé entraîné avec lui dans l'aventure que je tenais à vous raconter. Cette aventure, la voici.

C'était un jeudi soir, en hiver, l'avant-veille des congés de Noël ; je me dirigeais d'un pas vif, pressé par le froid mordant qui règne dans les rues de Verdun à cette époque de l'année, vers l'appartement de l'ami dont il est question ci-dessus. À cette époque, nous nous connaissions depuis quelques mois déjà. Il s'était, pour une raison inconnue, attaché à moi, dans la mesure où les hommes de cette trempe peuvent s'attacher, et moi, de mon côté, je n'avais vu que du bon à tirer d'une amitié avec un gaillard pareil, à sa façon fort sympathique, quand vous étiez de ses intimes. Ce jour-là, il m'avait invité à passer chez lui, si j'avais quelques heures à lui sacrifier ; il comptait, disait-il, aller visiter un endroit à ses yeux prodigieusement intéressant, ce qui équivalait, venant de lui, à promettre à tout le moins une ruine gréco-romaine inédite, ou quelque fascinant et mystérieux temple souterrain, enfoui à deux cent mètres sous le sol de la ville. Bref, je m'attendais à tout, et, ma curiosité excitée me poussait à doublement me hâter.

En arrivant chez lui, je frappai à la porte. Aucune espèce de réponse ne me parvenant, je recommençai, plus fort cette fois-ci. Après quelques minutes de ce manège, j'entendis une voix bourrue, indubitablement énervée, s'enquérir de l'identité de l'importun qui osait venir le déranger dans son travail. J'en conclus, ce qui ne m'étonna qu'à peine, car comme tous les génies, il était d'un naturel très oublieux quand aux choses de tous les jours, qu'il ne se souvenait plus m'avoir invité à venir chez lui. Je déclinai mon identité à travers l'épais bois de la porte ; sans doute cela lui rappela-t-il quelque chose, car j'entendis un raffut indistinct, suivi du craquement de verrous que l'on fait coulisser. Passant de profil par l'embrasure dégagée, je vis mon ami, rassis à son bureau, grattant nerveusement une feuille de papier.
- Excuse-moi, j'avais oublié que tu devais passer. Je suis à toi dans cinq minutes ; juste le temps de mettre un terme à cette nouvelle. Sers-toi un verre, en attendant : tu sais où est le bar.
Non seulement je savais où était le bar, mais, de plus, je le regardais comme l'un des plus grands trésors dionysiens qu'il m'ait jamais été donné de voir. Comme Baudelaire, Rimbaud, Maupassant, et tant d'autres de ses illustres prédécesseurs, ce poète était dévoré par le démon de l'alcool, et, ce qui ne gâche rien, il y mettait un indiscutable goût. Je pris donc tout mon temps pour choisir entre les vins de Porto, les Tokays, les rhums bruns et blanc, les whiskeys tous Single Malt et autres délectables liqueurs. J'optai finalement pour un doigt de Bénédictine, cet alcool dont il m'avait raconté l'incroyable histoire. Créé par Alexandre le Grand lui-même, à base de plantes et de liqueurs découvertes durant ses campagnes, il avait été remis au goût du jour, des siècles plus tard, par les moines du même nom, qui en avaient sans doute retrouvé la recette chez Arrien ou Plutarque. C'est un alcool doux, aux senteurs de gentiane et de corsicone, qui évoque parfaitement le parfum des collines boisées de Macédoine, mêlé aux saveurs capiteuses de l'Inde.

Armé de mon verre, je m'assis près de la fenêtre, dans un fauteuil dont les ressorts brisés et le velours qui tombait par endroits, comme le pelage d'un chien galeux, n'ôtaient rien au confort ; je tirai mon paquet de cigarettes de ma poche, et, en allumant une, je me mis en devoir d'attendre.

Je fus réveillé par la poigne vigoureuse de mon ami, qui me secouait l'épaule sans aucune délicatesse. Je m'étais donc endormi ? Quelle heure était-il ? Je n'eus pas le loisir de réfléchir plus avant à tout cela. Impérieux comme toujours, déjà il me jetait dans les bras mon manteau, mes gants et mon écharpe, et, habillé de pied en cap lui-même, il ouvrait la porte et se jetait dans les escaliers. Pestant contre mon incroyable capacité à m'assoupir n'importe où et n'importe quand, je courus à sa suite, manquant de peu de me briser dix fois la nuque, tandis que, sautant les marches quatre à quatre, je tentais la périlleuse opération d'enfiler ma veste sans m'arrêter.

Nous naviguâmes à travers un long dédale de rues ; il m'entraînait dans un coin de la ville que je ne connaissais pas du tout, mais qui semblait de plus en plus désert à mesure que nous progressions. Ici et là, des immeubles de brique rouge, à l'abandon depuis des décennies, à voir les fissures qui lézardaient les murs, les fenêtres toutes brisées, sans exception, dressaient leur fantomatique silhouette sur des terrains obscurs, décomposant par mille ouvertures la lumière de la lune, animant des figures spectrales dans les ombres de leurs couloirs à nu. Je ne me sentais pas à l'aise. Non que je sois superstitieux, mais il reste en moi cette part pré-historique de l'homme, qui ne savait pas alors quelles terreurs pouvait dissimuler la nuit dans ses plis, et que cette ignorance autorisait à tout supposer.

Finalement, nous nous arrêtâmes, aux confins de la ville, devant une haute maison de pierre, qui avait du, bien longtemps auparavant, connaître son heure de gloire, à en juger de par les ornementations de la façade, le balcon de fer forgé, les fenêtres imitées du style gothique, se finissant en arc brisé, auxquelles ne manquaient que les vitraux. Mais, aujourd'hui, elle était à n'en pas douter inhabitée, quoique, bizarrerie que je notai sur l'instant, sans y attacher d'importance, elle ait été épargnée, comme à dessein, par les outrages des hommes. Ici, pas de fenêtres brisées ; quoique ternies, elles n'avaient pas quitté leurs montures. La porte était encore là, solide et imposante, se dressant comme un gardien, dans la majesté du chêne travaillé par une main habile. Je ne pus retenir un frisson au niveau de l'échine, en songeant que nous allions entrer là-dedans, alors qu'il était – je venais de consulter ma montre – près de deux heures du matin. Mais comment reculer, devant l'inévitable coup d’œil méprisant que me jetterait, impitoyable envers toute lâcheté, mon compagnon ? D'ailleurs, ma curiosité égalait ma crainte, et, ces deux raisons se complétant, je le suivis d'un pas qui se voulait hardi, alors qu'il venait de pousser le battant.

Arrivé à l'intérieur, je faillis m'enfuir, en découvrant le spectacle qui s'offrait à mes yeux. Un corridor sombre, fantomatique, se déroulait devant moi. Un lustre, suspendu en son centre, me fit, dans son irréelle blancheur, l'effet d'un revenant qui agiterait spasmodiquement ses bras de brume Les renfoncements qui s'ouvraient sur les pièces du rez de chaussée vous donnaient à penser que dans chacun d'eux, était tapi, attendant une proie que je ne constituais que trop bien, l'une ou l'autre de ces terreurs d'enfance : ici un monstre, là un assassin, dans le troisième, pourquoi pas, une chouette effraie qui, animée d'une volonté diabolique, m'arracherait les yeux de ses serres perçantes. Il me fallut rassembler tout mon courage pour parvenir jusqu'au bout de ce couloir, et grimper une à une les marches vermoulues de l'escalier qui le finissait, arrachant à chaque pas un grincement terrifiant qui, en se répercutant d'un mur à l'autre, ressemblait à un cri indigné qu'aurait poussé la vieille demeure, révoltée de voir des étrangers se glissant insidieusement dans les appartements des maîtres, sans personne pour les en empêcher.

Arrivé au palier du premier étage, courant presque, je donnai de la tête contre la poitrine de mon ami, contact qui m'arracha un petit cri d'effroi, ce dont j'eus aussitôt honte, car lui, imperturbable, semblait se moquer de moi, et ses yeux, seuls visibles dans la pénombre, brillaient de malice. D'une voix ironique, il m'invita à venir prendre place dans le coin extérieur de ce qui, à en juger de par son extravagante dimension, avait dû autrefois être un salon, que seuls peuplaient encore deux fauteuils au grabat décrépit, tout poussiéreux, mais, ma foi ! encore plus agréables que le sol, jonché de lambeaux de plâtre. Poussant ces deux fauteuils vers notre poste de guet, il prit place dans l'un d'eux, et, les yeux mi-clos, sembla se statufier dans cette position. Je mourais d'envie de lui demander ce que nous faisions là, et combien de temps il nous faudrait attendre – d'ailleurs, qu'attendions-nous ? Mais, sachant qu'il ne piperait mot avant que de l'avoir décidé, je me tins coi, et je l'imitai, quoique j'eusse bien trop peur pour oser fermer les yeux.

Je ne sais pas combien de temps nous attendîmes là, sans bouger, silencieux comme dans un sépulcre, lui, plongé dans quelque méditation, et moi, craignant trop de briser le silence, retenant presque mon souffle sous la pensée que, si je commettais pareil sacrilège, des spectres, sortant des parois, viendraient tirer vengeance de mon impudence. Cependant, il devait s'être écoulé une demi-heure environ lorsque, sortant de sa torpeur, il me saisit le bras, m'indiquant d'un geste muet que ce que nous attendions arrivait. Je tendis l'oreille, et ne discernait rien, sinon, au loin comme un battement d'ailes – bah ! quelque pigeon, sans doute.

Pourtant, ce battement d'ailes se faisait croissant, et indiquait, de par son ampleur frémissante, un volatile de taille autrement plus imposante. Mon énigmatique compagnon mit son doigt sur ses lèvres, et, m'ayant ainsi intimé de ne pas proférer un son, attendit l'événement avec une face quasi-extatique, comme un communiant l'hostie.

A ce moment, dans un lourd bruissement de plumes, une forme noire, à l'envergure immense, fit son entrée par la fenêtre. Je fus cloué au fond de mon siège par une terreur sans nom. À compter de cet instant, le reste de la scène se déroula comme dans un rêve ; je ne pouvais bouger d'un cil, et, les yeux écarquillés, je ne perdis pas une miette du spectacle qui se déroulait sous mes yeux.

Le corbeau – car c'était un corbeau, mais de dimensions monstrueuses ! - plana jusqu'à l'autre extrémité de la pièce, où il se percha à son aise, sur les débris d'un chevalet de bois. Se levant, mon ami s'approcha de l'effrayant plumitif, lequel darda sur l'imprudent qui venait troubler ses pénates un œil furieux. Commença alors une scène fantastique.

Entamant un discours dans une langue inconnue, aux sonorités slaves, il s'approcha de plus en plus de l'oiseau, qu'étrangement, ce discours semblait apaiser – à vrai dire, j'eusse à peine été étonné de le voir lui répondre ! -, chose dont il me donna l'explication, le lendemain, quand, remis de mes émotions, je vins quêter chez lui quelques éclaircissements.

Mais là, subitement, ce satané volatile jeta un regard torve sur moi et, déployant ses ailes, il fondit, serres en avant, en ma direction !


Ici, vous m'excuserez, mais il vous faudra finir cette nouvelle par vous-mêmes ; la fatigue me prit subitement, et je me suis pas senti l'envie depuis de m'y ré-atteler.


Poème sans poète

Dans le grésillement intense du petit foyer
S'échappent élégamment des volutes bleus nacrés.

Je les retient dans mes poumons
Et les relâche pris de pitié.
J'ai déjà trop exploité
Ces douces vapeurs de poison.

Et je me trouve, seul dans le soir
Sous cette lumière à contre-cœur
Belle mais vide de toute chaleur
Et je regrette le dernier autocar.

"Quasi una fantasia"


Allongé à l'ombre des arbres, je t'observe
Cherchant vainement quelque trait qui te desserve.
Agités par la brise, tes cheveux dorés
Jettent dans mes pupilles des reflets orés.

Sublime et rayonnante, regard au lointain,
«  Contemples-tu l'astre qui doucement s'éteint ?
Tu es, toi, un soleil qui ne se couche pas. »
Tu souris au monde – ton plus charmant appas.

Et ta joie flotte, éthérée, dans l'air azuré
(De ces bonheurs immortels rien ne peut durer).
Où gis-tu, aujourd'hui, charme de cet été ?
Sous les fleurs, à jamais, puisses-tu en paix rester.

Existas-tu seulement un jour ? Ou, peut-être,
Mes mémoires sont-elles peuplées de spectres ?

samedi 28 décembre 2013

Plaies internes



S'éveiller, à chaque instant, comme d'un songe

– Mon sommeil est le Temps ; alangui je rêve

D'un monde noir et froid, d'un soleil qui ronge –

À quand la fin ? « Bientôt ! Le jour qui se lève,

L'aube qui vient, peut-être, écloront en joies

Nouvelles, inconnues ; espère, et demain,

Quand le ciel, rose et bleu, étendra ses soies

Dans l'air clair dansera – tendre odeur de jasmin –

Une étoile, un rayon – une fleur, altière –

Celle que tu cherches, ciselant sans cesse

Tes stances sinistres et tes vers fiers. »

Fol espoir, mais, pour le moins, loin de qui me blesse,

J'aurai, dans l'aurore, la dernière aurore

(Et les voix du passé, lentement, s'éteignent)

Le long repos de ceux qui, jeunes encore

L'attendent – l'espèrent, tant déjà leurs plaies saignent !



6/5, 6/5, 6/5, 6/6. Andante ! 
Si je puis me permettre, un petit conseil aux lecteurs ; de façon générale, un poème se lit à mi-voix. En lisant un poème silencieusement, vous faites quelque chose comme marcher, yeux clos, dans une galerie d'art. Un poème, c'est aussi une musique - c'est d'ailleurs ce qui fait la beauté de cette forme ; nous avons nos rythmes, nos tempos, nos fantaisies ; même un vers dit 'libre' est soumis à des règles, à des jeux de sonorités, invisibles et pourtant réels. Ne perdez pas cela ! Si, pour ce qui est de mes humbles poèmes, cela n'a que peu d'importance à vos yeux - et je puis le comprendre -, c'est une douloureuse spoliation infligée à vous-même lorsque vous lisez Mallarmé, Baudelaire, De l'Isle-Adam, et tant d'autres encore.