Instant intense s'il en est ; une contemplation partagée et la
lente montée mystique dans deux cœurs battant à l'unisson d'un sentiment
d'éternité devant les plus immortelles des grâces que dispense la
nature. Face à cet éclat pâlissent, soudain devenues superficielles et
fugaces, les plus voluptueuses amours et les étreintes les plus
passionnées.
Mais, à cet instant, si les fibres les plus
profondes de mon être tendaient à l'amour, mon esprit, emporté dans des
mondes trop éthérés, volait bien loin au-dessus de ces choses.
D'ailleurs, naïf encore, je croyais alors qu'aimer n'était qu'une
fallacieuse sublimation d'instincts animaux, et je le rejetais comme
tel, n'ayant pas poussé ma réflexion jusqu'à l'étape suivante, à savoir « et quand bien même ?.. ».
Nous
parlâmes encore, en nous dirigeant vers la sortie du parc, de choses et
d'autres, et, en la quittant, trop orgueilleux, me voulant trop désintéressé
pour demander à la revoir, je me contentai, refoulant la souffrance que
cela me causait, de la saluer poliment, presque froidement, et de m'en
aller sans jeter un regard en arrière. J'eus tout de même le temps
d'apercevoir, dans un imperceptible frémissement de ses lèvres, qu'elle
s'apprêtait, peut-être, à me faire cette même demande ; mais elle se
retint, et dans ses yeux doux passa un reflet mélancolique et triste.
Je ne réussis pas à trouver le sommeil, cette nuit-là ; rongé que je
l'étais par un regret poignant, j'en venais à haïr ce que j'avais
longtemps pris pour une force, à savoir cette capacité de refouler mes
impulsions et d'agir, dès lors qu'il s'agissait d'une femme envers
laquelle je me sentais un tant soit peu d'attirance, comme si j'avais
été le pire des mufles. Je me fis mille promesses de ne pas renouveler,
si je la revoyais jamais (et l'idée que je pouvais ne plus la revoir me
fit tout à coup tressaillir de douleur), cette conduite qui ne pouvait
que me conduire de remords en remords – quoique sachant bien que j'étais
incapable de tenir cette résolution. Finalement, à l'aube, je réussis à
m'assoupir, en traçant du doigt, dans un semi-sommeil, les lettres de
son prénom sur le bois de ma table de chevet : Sonja. Juste avant de sombrer dans l'inconscience, j'eus, vive et fugace, une pensée étrange : quoique je fusse certain que tel était son nom, je ne me souvenais pas qu'elle me l'eût donné à aucun moment... Cette pensée, cependant, disparut aussitôt, et je m'endormis.
Huit jours plus tard, alors que je marchais en ville, sans but précis,
les yeux mi-clos, écoutant, autour de moi, le bruit des nombreux pieds
qui froissent le pavé – talons hauts au son cristallin, claquements secs
et rapides des souliers vernis, bottes à la lourde résonance, léger
bruissements des ballerines... – je me retrouvai, sans comprendre
comment, devant la grille de ce parc. Je décidai d'y entrer, sans
vouloir m'avouer que j'avais l'espoir d'y recueillir, peut-être,
quelques fragrances de son parfum, quelques vagues échos de sa voix,
résonnant entre les arbres brutalement dénudés (un froid rigoureux était
descendu sur la ville pendant la semaine passée), ou encore quelques
reflets de son harmonieuse silhouette, ombres glissant sur le tapis
épais des feuilles mortes.
Je passai par la serre
qui se dressait au centre, où, anachroniques, solitaires et comme
tristes d'être enfermées sous ces vitres brunies de moisissure, se
fanaient ci et là des orchidées, deux cactus et quelques touffes de
roses du désert. Machinalement, je cueillis l'une de ces dernières, et,
la faisant tournoyer entre mes doigts, les mains croisées derrière le
dos, je me dirigeai vers le fond du parc.
Et, tout
à coup, elle était là, en l'espace d'un clignement d'yeux, comme
apparue sur ce banc, au détour du sentier. À vrai dire, elle semblait
m'attendre – c'est la remarque que je me fis, intérieurement, avant de
me rendre compte que j'avais un problème bien plus important. En effet,
elle venait de lever les yeux, et un sourire avait illuminé son visage
en m'apercevant ; elle se levait déjà pour me saluer, et j'eus l'idée –
stupide, à vrai dire – que si je sortais de derrière mon dos ma main qui
tenait une fleur, elle pourrait interpréter cela de façon erronée.
Pourtant, je ne savais qu'en faire ; j'étais sûr qu'à cette distance, si
je tentais de la jeter discrètement de côté, elle me verrait, et, sans
que je puisse m'expliquer pourquoi, je sentais qu'il ne le fallait pas.
J'essayai donc un compromis, en lui tendant la main droite, et en
gardant la gauche, avec la fleur, dans mon dos. J'eus à peine le temps
de m'interroger sur l'éclat mutin qui étincelait dans ses yeux, que,
déjà, elle passait derrière moi en un mouvement vif et, ôtant de ma main
la rose des sables, la glissait dans ses cheveux – qu'elle portait
longs, lâchés sur les épaules, et oscillant du châtain au blond
vénitien, en passant par le brun, teintes qui m'évoquaient vaguement
quelque chose comme une féerie automnale. J'étais stupéfait, et mon
visage devait éloquemment exprimer cette stupéfaction car, s'étant
replacée face à moi, elle éclata de rire – mais un rire léger, devant
lequel il était impossible de s'offusquer, un rire qui tenait à la fois
du chant de la mésange et du bruissement lointain des eaux d'un torrent.
Je ne pus que rire à mon tour, et, la glace ainsi rompue,nous
engageâmes une conversation, cette fois sur l'Art, sujet riche s'il en
est.
(À suivre)
Je réunis ici mes écrits divers et variés pour les personnes potentiellement intéressées. J'écris de la poésie, des petits essais, et toutes sortes de choses. Stan Voidesky
vendredi 3 janvier 2014
mercredi 1 janvier 2014
Sonja, 2
Pendant
deux semaines, je ne la revis pas, et, ce jour-là, je l'avais
presque totalement oubliée ; je me promenais dans un petit
parc, non loin de la gare – il était un peu plus de trois heures
de l'après-midi, me semble-t-il. C'est un très joli parc, un ancien
jardin botanique, comme il y en dans toutes les grandes villes.
J'aimais beaucoup à y marcher, en réfléchissant à tel ou tel
ouvrage que j'avais lu durant la matinée, ou encore en ruminant des
pensées profondes et graves, comme si j'avais d'ores et déjà été
un vieillard, courbé sous le poids des ans. Le parfum doux des
quelques fleurs qui subsistaient sur les massifs épars, le silence
seulement troublé de temps à autre par les trilles des rares
oiseaux qui n'avaient pas migré, et les tons chatoyants des arbres
qui, dans le micro-climat très doux qui régnait ici, n'avaient pas
encore perdu leurs feuilles, m'apaisaient grandement, et me
permettaient d'oublier les soucis qui étaient miens. Car, de fait, à
cette époque, je me sentais mal à l'aise : mes études,
quoiqu'elles soient toujours un succès, ne me passionnaient plus
autant que lorsque je m'y étais engagé, et je me sentais, de façon
générale, très las de cette vie morne et triste. Mais à ce
moment, j'étais, me semblait-il, très loin de toutes ces choses, et
je contemplais, rêveur, les cimes des hauts sapins qui oscillaient –
de temps à autre, une pomme de pin tombait au sol, avec un petit
bruit sec.
Et
puis, au détour d'une allée, je relevai la tête, et je la vis,
debout, la main appuyée sur le tronc ancien d'un chêne ; elle
me regardait, avec ce même sourire énigmatique, et dans ses yeux
semblaient s'agiter de nombreuses et lourdes pensées. Aussitôt,
sans que je ne puisse m'expliquer pourquoi – après tout, qu'il y
avait-il d'extraordinaire dans le fait de la croiser ici ? - je
rougis, et mon cœur s'emballa très vite ; mes pensées étaient
comme frappées de confusion, et une fois arrivé près d'elle, je
mis plusieurs secondes (qui me semblèrent des éternités, et le
sang affluait de plus en plus à mon visage) à pouvoir articuler
« Bonjour » tout en souriant, à ce qu'il me
paraissait, de la façon la plus stupide imaginable. Je restai là,
bras ballants, tentant sans succès de me donner une contenance
quelconque, mais je ne réussis qu'à prononcer (et aussitôt je me
maudis intérieurement de toutes mes forces, et mes joues virèrent à
l'écarlate le plus marqué) ces quelques mots ridicules :
« Vous êtes charmante ».
Dépeindre
l'état de gêne extrême dans lequel je me trouvais à ce moment
serait impossible ; j'avais la sensation que je ne me contrôlais
absolument pas, et que cela n'allait
que
s'empirant sous le feu de ses prunelles rieuses. Je songeais déjà à
m'enfuir à toutes jambes hors du parc, puis à ne plus jamais
sortir qu'avec de grandes lunettes noires et un haut cache-col, de
façon à ce que, si jamais
je la recroisais, elle ne puisse pas me reconnaître, et je n'avais
pas encore eu le temps de prendre conscience de toute l’extravagance
de ce projet quand, après
m'avoir, pendant tout ce temps, considéré d'un air curieux, où se
lisait un grand amusement, elle
vint vers moi en me tendant la main, et me répondit « Bonjour »
puis « Merci, vous êtes trop aimable »
de la façon, réellement,
la plus affable et la plus charmante que
l'on puisse concevoir.
Je
fus quelques secondes sans pouvoir esquisser un geste, réellement
trop stupéfait, avant d'arriver enfin à comprendre ce que je devais
faire ; je lui serrai la main en tentant de reprendre un air
digne – sans doute n'y arrivai-je que partiellement, car son regard
ne se départit pas de cette lueur amusée et bienveillante à la
fois, comme lorsque vous regardez les airs embarrassés d'un petit
garçon, alors qu'il tente de se donner une mine sérieuse ; et
si vous vous empêchez, pour ne pas le blesser dans son amour-propre,
de rire ouvertement, vos yeux expriment malgré vous tout le comique
que vous trouvez dans cette scène.
Sans
transition, elle se mit, tout en marchant lentement (et je lui
emboîtai le pas sans même m'en rendre compte), à reprendre la
discussion que nous avions eue à notre première rencontre, tout
comme si nous nous retrouvions de la veille ; elle parla – et
l'indéniable culture dont elle faisait preuve acheva de me
déconcerter tout à fait – du sentiment amoureux en littérature,
de son évolution au fil des civilisations, et d'encore bien d'autres
choses dans ce même ton. Pendant les premiers temps, je ne pus guère
qu'approuver d'un hochement de tête muet toutes les quinze à vingt
secondes ; puis, à mesure que je reprenais possession de mes
facultés, me sentant à l'aise dans un sujet qui m'avait beaucoup
intéressé durant ma première année d'études, et que, grâce à
cela, je pouvais me targuer de connaître de près, je rentrai dans
la discussion de façon active, et développai mes objections ;
nous parlâmes longtemps, et nous étions encore là, à débattre,
quand je vis, derrière les franges orangées des feuilles,
scintiller les feux pourpres du soleil couchant.
Saisi
d'une subite impulsion, je posai la main sur le bras de ma compagne ;
celle-ci, interloquée, me jeta un regard surpris, auquel je répondis
en lui désignant du geste le tableau somptueux qui se découpait à
l'horizon.
C'était,
réellement, un spectacle admirable. L'astre du jour s'enfonçait
lentement derrière la ligne irrégulière des collines qui se
dressaient à l'ouest de la ville, et ses derniers rayons, comme
s'ils redoublaient d'énergie, emplissaient le ciel alentour d'une
grande auréole couleur de sang ; les nuages plus éloignés
déclinaient toutes les teintes du rouge, jusqu'au rose pâle. Un
doigt fantastique, jouant avec des couleurs dont l'éclat est inconnu
aux palettes des peintres, semblait avoir ici et là, suivant une
organisation fantaisiste, étalé de fastueux lavis écarlates et
mauves, en grandes traînées, sur la toile azurée ; les toits
des maisons et les cimes des forêts, en accrochant la lumière,
paraissaient être dévorés par d'immenses brasiers. Nous demeurâmes
là, sans mot dire, jusqu'à ce que, une fois les derniers éclats
disparus, la nuit s'installe peu à peu – et la lune se détachait,
plus vive à chaque instant, et des étoiles, rares encore,
naissaient dans le firmament, comme semées là, à la volée, par
quelque main prodigue.
(À suivre)
Sonja, I
Tout
cela se passa très rapidement, à vrai dire, et je n'en ai plus que
des souvenirs confus, incomplets et discontinus – n'avez-vous
jamais eu ces mémoires imparfaites, d'un événement qui pourtant
comptait beaucoup ?
J'étais,
ce jour-là, assis dans un arrêt de bus, attendant pour rentrer chez
moi. Je réfléchissais, à quoi, je ne sais plus, mais je me
souviens bien que je regardais, au loin, un vol de corneilles, qui
criaient en tournant autour de trois arbres dénudés – nous étions
déjà à la fin de l'automne, et il faisait froid, quoique ce soit
aisément supportable.
Elle
vint s'asseoir à côté de moi. Perdue dans ma contemplation, je ne
l'avais pas vu approcher, et j'esquissai un mouvement de surprise.
Sans doute crut-elle que j'allais me lever pour lui laisser la
place, car elle se recula en s'excusant. Je souris – les gens
craintifs m'ont toujours attiré ; de façon général, ce sont,
tout comme moi, des sensibles, et je me sens plus à l'aise en leur
compagnie qu'en celle de ces gens qui s'imposent partout, sans-gêne,
jacassent continuellement, et vous irritent par leur perpétuel
bavardage sans but. Elle me rendit mon sourire, timidement – et je
profitai de cet adoucissement de nos relations pour la regarder.
L'air
pauvre, mais cependant fort digne dans ses vêtements bons marché,
et qui semblaient avoir vécu, elle serrait nerveusement sur ses
genoux un petit sac de cuir brun, abîmé par endroits ; son
visage était plutôt joli, quoiqu'un peu maladif, ses mains, posées
sur le sac, étaient longues et fines, très nerveuses, et presque
sans ongles, rongés qu'ils l'étaient. Elle avait de très beaux
yeux, très profonds, vert foncés, avec un petit cercle orangé au
centre, comme un soleil miniature. Soudain – elle s'était sans
doute aperçue que je la regardais –, elle fixa son regard sur le
mien, et je détournai la tête, rougissant d'avoir été ainsi
surpris.
Ce
fut à ce moment qu'elle commença à parler. Rien d'extraordinaire,
au début du moins ; des considérations banales, plates
presque, sur le temps, les gens, la ville dans laquelle elle disait
revenir pour la première fois depuis plusieurs années – je
répondais brièvement, par ces acceptations indécises qu'on jette
en pâture dans ces échanges usuels jusqu'à en être ennuyeux. Et
puis, tout à coup, elle me demanda pourquoi je vivais seul.
J'eus
grand-peine à ne pas laisser éclater ma surprise, mon indignation
presque ; je lui demandai, effaré au fond de moi-même, mais en
tâchant de le laisser paraître le moins possible, ce qui l'amenait
à faire pareille supposition ; à quoi elle ne me répondit que
par un sourire mystérieux, teinté d'une sorte de mélancolique
tristesse, très douce, très compréhensive.
Ma
curiosité avait été éveillée ; je me mis à parler, moi
aussi – je ne pouvais pas laisser partir comme cela une femme qui
semblait avoir si aisément lu en moi, il fallait que j'en sache
plus. Je racontai que oui, en effet, je vivais seul, et que c'était
parce que, jusqu'ici, je n'avais jamais réussi à supporter l'idée
que quelqu'un partagerait chaque soir mon lit, serait toujours là,
autour de moi, hanterait ma maison, m'exproprierait en quelque sorte,
et, surtout, me défendrait ces longs moments de solitude que
j'appréciais tant ; en fait, je m'en rends compte maintenant,
je lui exposai tout cela avec beaucoup de franchise, bien qu'elle
soit, de fait, une totale étrangère.
Elle
me rétorqua que tout cela pouvait être accepté sans aucun
problème, et que ces inconvénients disparaissaient d'eux-mêmes,
dès lors qu'on aimait. Poussé
par une sorte d'impulsion, je la regardai droit dans les yeux, et lui
dis que je ne savais pas ce que c'était que cela, et que je ne
croyais pas que cela existe en dehors d'un mythe créé par les
hommes, pour s'affranchir de leurs vies mornes et de leurs
servitudes. À nouveau, elle sourit, cette fois-ci presque avec
condescendance, mais de la même façon très douce, comme sourient
ceux qui ont beaucoup souffert, et je ne me sentis pas le courage
d'argumenter. Je baissai les yeux, et je regardai ses belles jambes,
très fines, dans des collants noirs, parsemés de petits trous, où
affleurait une peau blanche, très fine, légèrement teintée par le
bleu des veines qui y affleuraient, et je sentis en moi une vague
émotion - c'était vraiment une très belle chose que cette peau...
Un
autocar arriva - était-ce le 19? Ou le 17... je ne me souviens plus ; elle se leva, rectifiant machinalement les plis
de sa jupe, et, se tournant vers moi, me sourit, puis : Au
revoir, dit d'une voix où je
voulus entendre quelque chose comme une promesse, glissée entre ces
mots si simples, dans un certain ton que je crus discerner, dans ces
yeux rieurs et tristes à la fois. Elle s'éloigna, et de toute la
soirée, je ne pus me débarrasser de l'image de son sourire, ni de
l'écho de ses paroles énigmatiques ; dès le lendemain,
cependant, je cessai d'y penser, sinon par à-coups, lorsque je
n'avais rien à faire, ou quand je repassais, par hasard (mais plus
souvent, étrangement, qu'à l'habitude) devant ce même arrêt de
bus.
(À suivre)
lundi 30 décembre 2013
L'Oiseau de nuit
Au poète exilé et majestueux cependant, maître s'il en fut, Edgar A. Poe.
C'était un personnage étrange, atypique jusqu'au cliché, que cet homme. Que dire d'autre pour le résumer, que ces mots : il était un enfant de la nuit ?
C'était un personnage étrange, atypique jusqu'au cliché, que cet homme. Que dire d'autre pour le résumer, que ces mots : il était un enfant de la nuit ?
Cela
faisait, en effet, toute la dualité de sa personnalité. De jour,
gauche, maladroit, presque laid, il semblait empêtré dans ses
idées, agacé continuellement par ses semblables, nerveux, mal à
l'aise ; tout en lui dégageait l'impression d'un être qui
n'était pas à sa place. Je le vis, lorsque je le croisai pour la
première fois, comme un de ces misanthropes qui, condamnés à vivre
parmi les hommes, sont semblables à cet albatros que dépeignait
Baudelaire ; ici-bas, enchaînés à notre siècle, leurs ailes
taillées pour l'azur infini leur sont un pesant fardeau. Et, de
fait, il était bien ridicule, avec sa démarche empruntée, ses
frusques sombres, sous lesquelles il étouffait, en cette tiède
journée de mars : ses bottines de cuir, son long manteau épais,
semblaient issues d'un autre temps. Sous sa peau fine, le sang
montait au visage, lui donnant une teinte écarlate, sur laquelle
ressortaient, éclatant et comique jeu de pastels, ses cheveux, longs
et blonds, de ce blond normand, qui a la teinte des blés mûrs,
lorsque, courbés sous le vent, ils offrent leur nuque aux lueurs du
soleil automnal. Ses yeux, eux, démentaient tout ce spectacle ;
et si l'on était tenté de rire de ce jeune homme, il suffisait de
croiser son regard pour que cette envie disparaisse. Oscillant entre
le brun et le vert sombre de l'opaline, selon ses humeurs, ils
avaient en leur centre une corolle orangée, couleur de flamme, qui
semblait, lorsqu'il regardait au loin, s'agrandir, gonfler sous ses
sourcils arqués, et, pour un instant, dévoilait la nature profonde
de cet infatigable observateur. Vous fixait-il, il eût plutôt
semblé qu'il vous déshabillait, vous violait l'âme de part en
part, et, cette opération finie, un bref éclat de mépris passait
dans ses prunelles, qui, aussitôt, se détournaient de vous, comme
un fauve rejette, dédaigneux, la proie trop maigre qui lui est
tombée entre les griffes.
Mais
ces brefs instants, où se révélait le fond de son être, étaient
par trop rares, et, la plus grande partie du temps, son œil se
perdait dans le vague, dans la contemplation mélancolique d'une
terre terre trop lointaine, ce trait de caractère auquel l'on
reconnaît les exilés, que leur exil soit physique ou, comme cet
homme-ci, d'ordre moral, cas auquel la douleur est plus déchirante
encore, car il n'y a alors nul espoir ! Et, pis encore, il n'y a
pas même, pour ceux-là, de souvenirs de la patrie aimée, car c'est
d'un monde autre qu'ils ont été chassés, et ce avant même de
naître !
Qu'il fût un être hors de son siècle, je le compris, non cette fois-ci, mais lorsque je le vis dans son élément naturel, dans ces heures qui le transfiguraient, faisaient de cet être presque burlesque un homme grand, transformation que jamais, quelles qu'en soient les conditions et les circonstances, je n'ai vu plus marquée chez qui que ce soit d'autre. C'était son ciel, à cet oiseau ; et, lorsqu'on l'y voyait, les ailes déployées, on ne pouvait s'empêcher, par comparaison, de se sentir singulièrement diurne.
Évidemment, cet élément, c'était la nuit : la nuit, pour d'autres effrayante, pour lui amie, protectrice ; la nuit et ses ombres, que d'aucuns craignent, auxquelles il parlait, lui, comme à des connaissances de longue date, habitant familier des ténèbres, il l'était tant qu'on eût cru qu'il avait grandi entouré de spectres et de fantômes, ou que coulait dans son sang l'héritage lointain, revenu à la surface dans ses gènes, par quelque mystérieuse combinaison, d'un hypothétique ancêtre aux dents trop longues, au goût prononcé pour le sang et l'obscurité, cette naturelle complice de tous les crimes.
Qu'il fût un être hors de son siècle, je le compris, non cette fois-ci, mais lorsque je le vis dans son élément naturel, dans ces heures qui le transfiguraient, faisaient de cet être presque burlesque un homme grand, transformation que jamais, quelles qu'en soient les conditions et les circonstances, je n'ai vu plus marquée chez qui que ce soit d'autre. C'était son ciel, à cet oiseau ; et, lorsqu'on l'y voyait, les ailes déployées, on ne pouvait s'empêcher, par comparaison, de se sentir singulièrement diurne.
Évidemment, cet élément, c'était la nuit : la nuit, pour d'autres effrayante, pour lui amie, protectrice ; la nuit et ses ombres, que d'aucuns craignent, auxquelles il parlait, lui, comme à des connaissances de longue date, habitant familier des ténèbres, il l'était tant qu'on eût cru qu'il avait grandi entouré de spectres et de fantômes, ou que coulait dans son sang l'héritage lointain, revenu à la surface dans ses gènes, par quelque mystérieuse combinaison, d'un hypothétique ancêtre aux dents trop longues, au goût prononcé pour le sang et l'obscurité, cette naturelle complice de tous les crimes.
Il
était alors tout autre. Sa taille brisée se redressait de toute sa
hauteur ; altière, sa tête se levait, son front, dégagé de
tout nuage, se montrait, haut et pur. Un regain d'énergie
l'emplissait ; d'embarrassé et malhabile, il devenait souple et
vif, majestueux dans sa façon de frapper le pavé d'un pas
autoritaire. On sentait alors ce que naguère Dumas appelait « les
cœurs bleus », référant à ces êtres qui, s'ils n'ont pas
le « sang bleu », sont indubitablement nés pour
commander ou créer, plier les hommes ou les Muses, marchant, pleins
de morgue, sur les lois et les traditions comme sur les autres
hommes, qui ne sont à leurs yeux qu'un décor : et, comme ils
ne se sentent pas de jouer le rôle qu'on leur propose, ils
improvisent, bouleversant la pièce jouée autour d'eux, déchaînant
les fureurs du public sur l'instant, et, trop souvent, ce n'est que
plusieurs générations plus tard qu'est reconnu leur génie et leur
verve. Qu'il soit de ceux-ci, nul doute là-dessus. Si vous l'aviez,
d'aventure, entendu, marchant à côté de vous dans les rues
désertes, exposer, de sa voix grave, caressante et profonde, une
voix qui, avant même que vous ne vous en rendissiez compte, enrobait
votre volonté d'une brume envoûtante, paralysante, ses idées sur
l'Art, le monde et les hommes, vous eussiez été, comme moi, conquis
en quelques mots, sans avoir seulement opposé de résistance. Il
vous disait tout cela d'un air si certain, en des termes si fluides,
prenant d'une main si familière le firmament lui-même à témoin,
comme l'on inviterait un ami proche à vous appuyer de ses arguments,
qu'on ne pouvait piper mot ; et, dépassé par ces visions trop
grandes, trop larges, trop vastes, des temps passés ou futurs,
toujours planant sur les opinion les plus couramment acceptées,
indifférentes à toutes les idées reçues, à la morale comme à la
science, à Dieu comme au Diable, on se sentait, lorsqu'il s'en
allait, à l'aube, infiniment dérangé, et l'on tentait de se
débarrasser de ces paroles comme d'un brouillard malsain, l'on
secouait alors la tête, comme pour se convaincre du ridicule, de
l'impossible de ce qu'il avait dit ! Mais le doute, le terrible
doute, ne vous quittait plus, et il avait fait naître, homme
improbable, sa voix fine, incessante, irritante sous bien des crânes,
et ce sans en avoir l'air, et peut-être même sans le savoir !
Comme
tous les côtés sublimes de son âme, sa passion, son seul amour, ne
se réveillait que de nuit. Il était écrivain ; il se disait
lui-même un simple scribouillard trop plein d'orgueil, mais
incapable de s'arrêter de griffonner, et souvent il en riait, de cet
attachement sans bornes, religieux, à l'art qui l'avait sauvé, qui
avait été sa bouée de sauvetage dans les pires tourments du dépit
et du désespoir, de la misère et du fatalisme, de la souffrance et
de l'humiliation, et cela depuis son plus jeune âge. Impérieux et
intransigeant avec lui-même comme avec autrui, et même plus sans
doute, il n'avait laissé survivre de ces années de productions
ininterrompues que quelques ouvrages, publiés au hasard d'une
période où la nécessité l'avait poussé à mettre de côté son
orgueil, ou d'un ami qui l'avait poussé, presque forcé, à envoyer
son manuscrit à un éditeur. Ces livres, remarquables par leur
personnalité, distincte, détachée du nuage de romans qui
paraissent chaque jour, n'avaient pas eu un immense succès,
quoiqu'ayant réalisé des ventes raisonnables, et bénéficié du
soutien de quelques critiques littéraires dans les plus fins – et
les moins lus, l'un entraînant l'autre. Une chose, en tout cas,
transparaissait dans chaque ligne de cet ouvrage : il était
artiste jusqu'au bout des ongles, pleinement, totalement, éperdument
amoureux de sa plume.
Mais
venons-en au fait. Je n'ai pris le temps de décrire cet homme pour
que vous puissiez saisir comment je me suis retrouvé entraîné avec
lui dans l'aventure que je tenais à vous raconter. Cette aventure,
la voici.
C'était
un jeudi soir, en hiver, l'avant-veille des congés de Noël ;
je me dirigeais d'un pas vif, pressé par le froid mordant qui règne
dans les rues de Verdun à cette époque de l'année, vers
l'appartement de l'ami dont il est question ci-dessus. À cette
époque, nous nous connaissions depuis quelques mois déjà. Il
s'était, pour une raison inconnue, attaché à moi, dans la mesure
où les hommes de cette trempe peuvent s'attacher, et moi, de mon
côté, je n'avais vu que du bon à tirer d'une amitié avec un
gaillard pareil, à sa façon fort sympathique, quand vous étiez de
ses intimes. Ce jour-là, il m'avait invité à passer chez lui, si
j'avais quelques heures à lui sacrifier ; il comptait,
disait-il, aller visiter un endroit à ses yeux prodigieusement
intéressant, ce qui équivalait,
venant de lui, à promettre à tout le moins une ruine gréco-romaine
inédite, ou quelque fascinant et mystérieux temple souterrain,
enfoui à deux cent mètres sous le sol de la ville. Bref, je
m'attendais à tout, et, ma curiosité excitée me poussait à
doublement me hâter.
En
arrivant chez lui, je frappai à la porte. Aucune espèce de réponse
ne me parvenant, je recommençai, plus fort cette fois-ci. Après
quelques minutes de ce manège, j'entendis une voix bourrue,
indubitablement énervée, s'enquérir de l'identité de l'importun
qui osait venir le déranger dans son travail. J'en conclus, ce qui
ne m'étonna qu'à peine, car comme tous les génies, il était d'un
naturel très oublieux quand aux choses de tous les jours, qu'il ne
se souvenait plus m'avoir invité à venir chez lui. Je déclinai mon
identité à travers l'épais bois de la porte ; sans doute cela
lui rappela-t-il quelque chose, car j'entendis un raffut indistinct,
suivi du craquement de verrous que l'on fait coulisser. Passant de
profil par l'embrasure dégagée, je vis mon ami, rassis à son
bureau, grattant nerveusement une feuille de papier.
-
Excuse-moi, j'avais oublié que tu devais passer. Je suis à toi dans
cinq minutes ; juste le temps de mettre un terme à cette
nouvelle. Sers-toi un verre, en attendant : tu sais où est le
bar.
Non
seulement je savais où était le bar, mais, de plus, je le regardais
comme l'un des plus grands trésors dionysiens qu'il m'ait jamais été
donné de voir. Comme Baudelaire, Rimbaud, Maupassant, et tant
d'autres de ses illustres prédécesseurs, ce poète était dévoré
par le démon de l'alcool, et, ce qui ne gâche rien, il y mettait un
indiscutable goût. Je pris donc tout mon temps pour choisir entre
les vins de Porto, les Tokays, les rhums bruns et blanc, les whiskeys
tous Single Malt et
autres délectables liqueurs. J'optai finalement pour un doigt de
Bénédictine, cet alcool dont il m'avait raconté l'incroyable
histoire. Créé par Alexandre le Grand lui-même, à base de plantes
et de liqueurs découvertes durant ses campagnes, il avait été
remis au goût du jour, des siècles plus tard, par les moines du
même nom, qui en avaient sans doute retrouvé la recette chez Arrien
ou Plutarque. C'est un alcool doux, aux senteurs de gentiane et de
corsicone, qui évoque parfaitement le parfum des collines boisées
de Macédoine, mêlé aux saveurs capiteuses de l'Inde.
Armé
de mon verre, je m'assis près de la fenêtre, dans un fauteuil dont
les ressorts brisés et le velours qui tombait par endroits, comme le
pelage d'un chien galeux, n'ôtaient rien au confort ; je tirai
mon paquet de cigarettes de ma poche, et, en allumant une, je me mis
en devoir d'attendre.
Je
fus réveillé par la poigne vigoureuse de mon ami, qui me secouait
l'épaule sans aucune délicatesse. Je m'étais donc endormi ?
Quelle heure était-il ? Je n'eus pas le loisir de réfléchir
plus avant à tout cela. Impérieux comme toujours, déjà il me
jetait dans les bras mon manteau, mes gants et mon écharpe, et,
habillé de pied en cap lui-même, il ouvrait la porte et se jetait
dans les escaliers. Pestant contre mon incroyable capacité à
m'assoupir n'importe où et n'importe quand, je courus à sa suite,
manquant de peu de me briser dix fois la nuque, tandis que, sautant
les marches quatre à quatre, je tentais la périlleuse opération
d'enfiler ma veste sans m'arrêter.
Nous
naviguâmes à travers un long dédale de rues ; il m'entraînait
dans un coin de la ville que je ne connaissais pas du tout, mais qui
semblait de plus en plus désert à mesure que nous progressions. Ici
et là, des immeubles de brique rouge, à l'abandon depuis des
décennies, à voir les fissures qui lézardaient les murs, les
fenêtres toutes brisées, sans exception, dressaient leur
fantomatique silhouette sur des terrains obscurs, décomposant par
mille ouvertures la lumière de la lune, animant des figures
spectrales dans les ombres de leurs couloirs à nu. Je ne me sentais
pas à l'aise. Non que je sois superstitieux, mais il reste en moi
cette part pré-historique de l'homme, qui ne savait pas alors
quelles terreurs pouvait dissimuler la nuit dans ses plis, et que
cette ignorance autorisait à tout supposer.
Finalement,
nous nous arrêtâmes, aux confins de la ville, devant une haute
maison de pierre, qui avait du, bien longtemps auparavant, connaître
son heure de gloire, à en juger de par les ornementations de la
façade, le balcon de fer forgé, les fenêtres imitées du style
gothique, se finissant en arc brisé, auxquelles ne manquaient que
les vitraux. Mais, aujourd'hui, elle était à n'en pas douter
inhabitée, quoique, bizarrerie que je notai sur l'instant, sans y
attacher d'importance, elle ait été épargnée, comme à dessein,
par les outrages des hommes. Ici, pas de fenêtres brisées ;
quoique ternies, elles n'avaient pas quitté leurs montures. La porte
était encore là, solide et imposante, se dressant comme un gardien,
dans la majesté du chêne travaillé par une main habile. Je ne pus
retenir un frisson au niveau de l'échine, en songeant que nous
allions entrer là-dedans, alors qu'il était – je venais de
consulter ma montre – près de deux heures du matin. Mais comment
reculer, devant l'inévitable coup d’œil méprisant que me
jetterait, impitoyable envers toute lâcheté, mon compagnon ?
D'ailleurs, ma curiosité égalait ma crainte, et, ces deux raisons
se complétant, je le suivis d'un pas qui se voulait hardi, alors
qu'il venait de pousser le battant.
Arrivé
à l'intérieur, je faillis m'enfuir, en découvrant le spectacle qui
s'offrait à mes yeux. Un
corridor sombre, fantomatique, se déroulait devant moi. Un lustre,
suspendu en son centre, me fit, dans son irréelle blancheur, l'effet
d'un revenant qui agiterait spasmodiquement ses bras de brume Les
renfoncements qui s'ouvraient sur les pièces du rez de chaussée
vous donnaient à penser que dans chacun d'eux, était tapi,
attendant une proie que je ne constituais que trop bien, l'une ou
l'autre de ces terreurs d'enfance : ici un monstre, là un
assassin, dans le troisième, pourquoi pas, une chouette effraie qui,
animée d'une volonté diabolique, m'arracherait les yeux de ses
serres perçantes. Il me fallut rassembler tout mon courage pour
parvenir jusqu'au bout de ce couloir, et grimper une à une les
marches vermoulues de l'escalier qui le finissait, arrachant à
chaque pas un grincement terrifiant qui, en se répercutant d'un mur
à l'autre, ressemblait à un cri indigné qu'aurait poussé la
vieille demeure, révoltée de voir des étrangers se glissant
insidieusement dans les appartements des maîtres, sans personne pour
les en empêcher.
Arrivé
au palier du premier étage, courant presque, je donnai de la tête
contre la poitrine de mon ami, contact qui m'arracha un petit cri
d'effroi, ce dont j'eus aussitôt honte, car lui, imperturbable,
semblait se moquer de moi, et ses yeux, seuls visibles dans la
pénombre, brillaient de malice. D'une voix ironique, il m'invita à
venir prendre place dans le
coin extérieur de ce qui, à en juger de par son extravagante
dimension, avait dû autrefois être un salon, que seuls peuplaient
encore deux fauteuils au grabat décrépit, tout poussiéreux, mais,
ma foi ! encore plus agréables que le sol, jonché de lambeaux
de plâtre. Poussant ces deux fauteuils vers notre poste de guet, il
prit place dans l'un d'eux, et, les yeux mi-clos, sembla se statufier
dans cette position. Je mourais d'envie de lui demander ce que nous
faisions là, et combien de temps il nous faudrait attendre –
d'ailleurs, qu'attendions-nous ? Mais, sachant qu'il ne piperait
mot avant que de l'avoir décidé, je me tins coi, et je l'imitai,
quoique j'eusse bien trop peur pour oser fermer les yeux.
Je
ne sais pas combien de temps nous attendîmes là, sans bouger,
silencieux comme dans un sépulcre, lui, plongé dans quelque
méditation, et moi, craignant trop de briser le silence, retenant
presque mon souffle sous la pensée que, si je commettais pareil
sacrilège, des spectres, sortant des parois, viendraient tirer
vengeance de mon impudence. Cependant, il devait s'être écoulé une
demi-heure environ lorsque, sortant de sa torpeur, il me saisit le
bras, m'indiquant d'un geste muet que ce que nous attendions
arrivait. Je tendis l'oreille, et ne discernait rien, sinon, au loin
comme un battement d'ailes – bah ! quelque pigeon, sans doute.
Pourtant,
ce battement d'ailes se faisait croissant, et indiquait, de par son
ampleur frémissante, un volatile de taille autrement plus imposante.
Mon énigmatique compagnon mit son doigt sur ses lèvres, et, m'ayant
ainsi intimé de ne pas proférer un son, attendit l'événement avec
une face quasi-extatique, comme un communiant l'hostie.
A
ce moment, dans un lourd bruissement de plumes, une forme noire, à
l'envergure immense, fit son entrée par la fenêtre. Je fus cloué
au fond de mon siège par une terreur sans nom. À compter de cet
instant, le reste de la scène se déroula comme dans un rêve ;
je ne pouvais bouger d'un cil, et, les yeux écarquillés, je ne
perdis pas une miette du spectacle qui se déroulait sous mes yeux.
Le
corbeau – car c'était un corbeau, mais de dimensions
monstrueuses ! - plana jusqu'à l'autre extrémité de la pièce,
où il se percha à son aise, sur les débris d'un chevalet de bois.
Se levant, mon ami s'approcha de
l'effrayant plumitif, lequel
darda sur l'imprudent qui venait troubler ses pénates un œil
furieux. Commença alors une scène fantastique.
Entamant
un discours dans une langue inconnue, aux sonorités slaves, il
s'approcha de plus en plus de l'oiseau, qu'étrangement, ce discours
semblait apaiser – à vrai dire, j'eusse à peine été étonné de
le voir lui répondre ! -, chose dont il me donna l'explication,
le lendemain, quand, remis de mes émotions, je vins quêter chez lui
quelques éclaircissements.
Mais
là, subitement, ce satané volatile jeta un regard torve sur moi et,
déployant ses ailes, il fondit, serres en avant, en ma direction !
Ici,
vous m'excuserez, mais il vous faudra finir cette nouvelle par
vous-mêmes ; la fatigue me prit subitement, et je me suis pas
senti l'envie depuis de m'y ré-atteler.
Poème sans poète
Dans le grésillement intense du petit foyer
S'échappent élégamment des volutes bleus nacrés.
Je les retient dans mes poumons
Et les relâche pris de pitié.
J'ai déjà trop exploité
Ces douces vapeurs de poison.
Et je me trouve, seul dans le soir
Sous cette lumière à contre-cœur
Belle mais vide de toute chaleur
Et je regrette le dernier autocar.
S'échappent élégamment des volutes bleus nacrés.
Je les retient dans mes poumons
Et les relâche pris de pitié.
J'ai déjà trop exploité
Ces douces vapeurs de poison.
Et je me trouve, seul dans le soir
Sous cette lumière à contre-cœur
Belle mais vide de toute chaleur
Et je regrette le dernier autocar.
"Quasi una fantasia"
Allongé
à l'ombre des arbres, je t'observe
Cherchant
vainement quelque trait qui te desserve.
Agités
par la brise, tes cheveux dorés
Jettent
dans mes pupilles des reflets orés.
Sublime
et rayonnante, regard au lointain,
«
Contemples-tu l'astre qui doucement s'éteint ?
Tu
es, toi, un soleil qui ne se couche pas. »
Tu
souris au monde – ton plus charmant appas.
Et
ta joie flotte, éthérée, dans l'air azuré
(De
ces bonheurs immortels rien ne peut durer).
Où
gis-tu, aujourd'hui, charme de cet été ?
Sous
les fleurs, à jamais, puisses-tu en paix rester.
Existas-tu
seulement un jour ? Ou, peut-être,
Mes
mémoires sont-elles peuplées de spectres ?
samedi 28 décembre 2013
Plaies internes
S'éveiller,
à chaque instant, comme d'un songe
– Mon
sommeil est le Temps ; alangui je rêve
D'un
monde noir et froid, d'un soleil qui ronge –
À
quand la fin ? « Bientôt ! Le jour qui se lève,
L'aube
qui vient, peut-être, écloront en joies
Nouvelles,
inconnues ; espère, et demain,
Quand
le ciel, rose et bleu, étendra ses soies
Dans
l'air clair dansera – tendre odeur de jasmin –
Une
étoile, un rayon – une fleur, altière –
Celle
que tu cherches, ciselant sans cesse
Tes
stances sinistres et tes vers fiers. »
Fol
espoir, mais, pour le moins, loin de qui me blesse,
J'aurai,
dans l'aurore, la dernière aurore
(Et
les voix du passé, lentement, s'éteignent)
Le
long repos de ceux qui, jeunes encore
L'attendent
– l'espèrent, tant déjà leurs plaies saignent !
6/5, 6/5, 6/5, 6/6. Andante !
Si je puis me permettre, un petit conseil aux lecteurs ; de façon générale, un poème se lit à mi-voix. En lisant un poème silencieusement, vous faites quelque chose comme marcher, yeux clos, dans une galerie d'art. Un poème, c'est aussi une musique - c'est d'ailleurs ce qui fait la beauté de cette forme ; nous avons nos rythmes, nos tempos, nos fantaisies ; même un vers dit 'libre' est soumis à des règles, à des jeux de sonorités, invisibles et pourtant réels. Ne perdez pas cela ! Si, pour ce qui est de mes humbles poèmes, cela n'a que peu d'importance à vos yeux - et je puis le comprendre -, c'est une douloureuse spoliation infligée à vous-même lorsque vous lisez Mallarmé, Baudelaire, De l'Isle-Adam, et tant d'autres encore.
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