samedi 14 décembre 2013

Rêve, enfant des couleurs - 2 - Morne empire

Gris le sable des volcans, aride mer
Océan de désirs, flamme amère
Grises les sépultures, gravures de fer
Nécessité, loi – ne puis m'en défaire.

Gris, dans le crépuscule des couleurs
Tes yeux, silencieux, vains leurres ;
Mes amantes, corps lors sans charmes
Poésie macabre, squelettes en larmes.

Grise, la brume couvre les ruelles
Acide et morne, y siffle la crécelle
Dans les fumées, vague, incertaine
Illusion – ici, des ombres le domaine

Gris, l'homme, derniers éclats du couchant -
Priant encore, miracle de foi – relâchant
Une absence d'âme aux tons morts et blancs,
Fuyants – je reste là, bras ballants.

Grises, les ailes des choucas, peu fiers,
Dépités, – distinguer les chairs, sans lumière ? -
Frappant l'air noir, tranchantes serres.
Que reste-t-il, dans ce désert ?

Nulle nuance, dans le triste soir
- Une lueur ! - S'échappe un cri d'espoir !
Ultime horreur, soumission. Lui aussi est gris.

Rêve, enfant des couleurs - 1 - Âme d'aube




Dansant entre terre et ciel,
Lumière – rayon de miel.
Au soleil ce qu'est le soleil
À la tempête ; rêve qui s'éveille
Dans l'aurore juste éclose,
Cœur d'amarante, ailes de rose.
Un chant, montant des terres,
Enflant, voluptueux et clair.
Cascade, torrent – auréole flottant
Entends-tu, dans les berges de l'étang
Dans l'air tremblant – caresse osée
Comme une main, sur un sein, posée -
Chut ! Cela murmure la vie,
Cristallin – mystiques notes – et ravi.
Fleurs de cerisier – teintes mauves.

vendredi 13 décembre 2013

Calvaire


Pieds nus sur la terre froide, je marche, triste
Entouré de terreurs et de cris – nouveau Christ !

Nuées d'amères douleurs, songes d'enfants en pleurs
Naissent et meurent tout autour de moi, charmantes fleurs.
Odeurs des larmes du regret, quand vient le soir
Sur les vastes, mornes plaines du Désespoir.

Ma nuque courbe sous le poids – je marche encore -
Des pleurs versés, après la poésie des corps
Quand, tonnerre étrange dans les cieux sans nuages
Vient le remords, terrible et funeste présage.

Souffrance toujours – je chancelle et me redresse -
Dans les bois frais, coule le sang des promesses
Jeunes espoirs, fauchés par les cruelles lames
De la guerre, qui prend les plus vertes des âmes.

Ultime fardeau – je plie mais ne me romps point -
Là, sur la grève de pierre, serrant ses poings
Maudissant, d'une voix si faible, l'homme et Dieu,
Un enfant, cœur lourd, ventre vide, tombé des cieux.

Dans le lointain, hurle la douleur – une mère
Pousse les portes du tombeau, fuit sa misère
Les mains encore rouges , crispées sur le fer
Annoncée en enfer par le fruit de sa chair !

Odieuses rimes ! Qui es-tu, ô Muse inique
Pour m'avoir poussé à, défiant toute logique,
Chercher dans les horreurs la plus belle des fleurs
Ta sœur, la beauté ? Cesse, qu'enfin je meure !

J.                               


vendredi 6 décembre 2013

Voyageuse de nuit

Encore un écrit de J:

"C'est une rivière où coule, douce et brûlante
La pâle lueur de la lune, âpre et glacée

Sur la berge noire, drapée dans sa mante
Se tient, debout, muette, du monde lassée
Une voyageuse, silhouette découpée
Sur les sombres, trop vastes ombres de la nuit.

De quoi, vierge taciturne, es-tu occupée ?
Dans tes yeux de jais on voit la peur, toi qui fuis
Non pas les hommes bavards, non pas les dieux sourds
Mais ta haine, ô fière fille des Danaïdes !

C'est qu'un matin d'avril, un cavalier, cœur lourd,
Est venu à tes pieds, victime d'autres Ides
Respirer le parfum de ta beauté, expirer
Lui que tu aurais pu aimer, vierge farouche !

Lui qui, sans une parole, t'a inspiré
L'amour, l'espoir, la vie, puis dans l'herbe se couche
Fauché, fleur malade, par les vents du printemps
Trop doux, trop beau, paisible souffle du Levant.

Larmes du dernier rivage – il n'était plus temps.
Ici, stoïque vierge, âme calme, rêvant
Au bonheur avorté, aux tendresses effleurées,
Je vois – les miroirs de ton âme sont noircis -

La tourmente ravager, le feu affleurer.
Paix, résolution – qu'il en soit ainsi !
Ta silhouette, jonc rompu par la douleur
Tendue, s'incline dans la diaphane lueur.

Tu ne frémis pas, désormais sans vie ni chaleur ;
Dans ta fureur, tu ne ressens nulle terreur.
Un voile, un instant, entre ciel et terre
L'eau jaillit, t'accueille, compatissante mère.



À l'aube, à l'heure où, gai, chante le rossignol,
Coule la rivière, joyeuse, un peu folle,
Limpide. Ici, dans un remous, sous un rocher,
L'écume prend des teintes rougeâtres, pourpres."

jeudi 5 décembre 2013

Psalmodie

Les océans dansent devant mes yeux lorsque je marche dans la rue,
Faisant vaciller mes sens aux quatre vents de bunder city.

Un cercle rouge, chiens interdits et ruelle privée,
c’est la frappe gagnante en plein centre des pupilles.
Le vertige monte et redescend au gré des pas,
Les vagues cognent la coque du grand vaisseau.

Vapeurs et odeurs viennent enivrer les neurones
Affaiblis et perdus dans une mélasse systémique.
Vert-rouge, en cycle infini qui fusionnent hier et demain
Raccords sur la bobine du grand film.

J’assemble les symboles dans mon antre illuminée
Où résonnent des mélodies d’un autre temps
Pour former une tapisserie que je brûle ensuite
Sur l’autel de l’anonymat, expropriation.

Je rêve de grandes machines hurlantes
Qui foncent droit vers l’océan, en crachant
Un nuage furieux de rage et de haine.
Déterminées et aveugles, feux qui transpercent la nuit.

Je vois des flammes qui dansent sur le cadavre
De bunder city égorgée, déjà moisissant sur le parvis
D’une grande cathédrale orpheline de père dans le ciel,
D’où sortent des hommes libres en procession.

Je vois des squelettes copuler sauvagement dans une chambre
Sale. Draps cloués sur les fenêtres brisées ou opaques.
Un serpent sinueux les piquent au sommet de l’extase
Et laisse deux morts, plus morts, aux visages béats.

Du sommet de ma vigie, j’observe, prêt à tirer
Sur un quelconque trépasseur, intrus de mon rêve.
Mais mon thé refroidit, je m’encastre dans mon moule
Et referme la porte violemment derrière moi.

En bas de chez moi, les milliardaires dansent,
Autour d’un brasier gigantesque de billets
Et ils chantent, et ils pleurent et ils tombent
Dans un gouffre, un gouffre de finalité.

Ils iront peut-être dans cette bâtisse, où l’on entend
Toute la journée psalmodier les dieux de l’indifférence
Qui essayent vainement de supporter
Toute la responsabilité de ce que eux seuls ont évité.





mardi 3 décembre 2013

Sublimation

Au milieu des sapins, à flanc d'une montagne
Lentement recouvert du manteau de l'hiver
Jour après jour, il me semble que tu t'éloignes
Malgré mes nombreuses et intenses prières

Le nuage de vapeur, dans les murs de papiers
S'échappe lorsqu'ils coulissent, me laissant apparaître
Informe et squelettique, prêt à fondre sur pieds
Un survivant dans le sursis du disparaître

Le sable brûlant aspire lentement mon corps,
Après l'avoir servi tant d'année, quel honneur !
Partout dans le désert, j'ai toujours vu la mort
Un seul oublie a suffit pour que sonne mon heure.

Abrité dans ce rocher, battu par les vagues
Mes yeux aveugles se perdent sur les murs usés
Par le vent et les albatros qui les narguent.
Finirais-je en bloc salé pour l'éternité

Dans l'espace infini, je me blottis, meurtri
Avec pour seul soucis: mon immortalité
Et peut-être celle, des étoiles qui scintillent
Après tant de néant, je suis divinité.

lundi 2 décembre 2013

Yggdrasil

Ce texte n'est pas de moi, mais de J, un ami.

"Étant jeune, j'allais à l'école dans un petit quartier charmant, de ceux qui
ont aujourd'hui disparu, un de ces endroits français par excellence ; j'aimais ces
maisons enveloppées de lierre et ceintes de hautes murailles de fleurs, où la
senteur douce des hyacinthes et des glaïeuls se mêlait aux odeurs plus terrestres
de café et de pains frais qui s'échappaient, accompagnées de rires et joyeuses
parcelles de conversations, des fenêtres ouvertes, sur les rebords desquelles
reposaient, couvertes d'un linge blanc, propre et sain, des pâtisseries – et chaque
fois que j'apercevais ce chiffon annonciateur de délices, j'essayais de deviner ce
qui se cachait dessous, ce qui me conduisait, chemin faisant, à arriver en classe
l'esprit rempli de monceaux de tartes, babas et autres viennoiseries, tout
souvenir de la demi-douzaine de tartines bises, généreusement recouvertes de
beurre et de confiture, que j'avais ingurgitées moins d'une demi-heure
auparavant, ayant totalement disparu.

Dans le préau, le tronc recouvert, en ce début d'automne, jusqu'à
mi-hauteur des feuilles mortes que nous y amoncelions, se dressait un arbre, un
marronnier séculaire, entouré d'un vaste cercle de pelouse, où il avait
nonchalamment laissé retomber ses branches basses, qui s'étaient enracinées
dans le sol, ce qui donnait une silhouette fantastique à cet ancêtre végétal – à ce
sujet, j'appris plus tard que l'école avait été construite autour de cet arbre, jugé,
déjà à cette époque, trop vénérable et imposant pour être rasé ; les bâtiments
datant de 1742, ce marronnier était très certainement un patriarche dans son
espèce. J'aimais m'asseoir sur le matelas de feuilles, m'enfoncer dedans, m'en
recouvrir les jambes comme d'une couverture, m'adosser au tronc et, mon cahier sur les genoux, écrire d'une petite menotte malhabile des histoires naïves et merveilleuses, de ces histoires de l'enfance où fleurit ce doux sourire innocent,
qui virevolte de page en page, vole sur la crête des mots comme un éphémère
butine les fleurs, insouciant ; je m'imaginais que cet arbre était Yggdrasil,
l'Arbre-Monde des Celtes et des Vikings dont nous apprenions l'histoire en
cours. Je me mettais moi-même en scène comme un guerrier brave et sans
reproches, farouche et impétueux. Alicia, une petite fille de la seconde classe
élémentaire, dont les grands yeux bleus me donnaient beaucoup à penser, et
dont j'étais, à tout prendre, follement amoureux, autant que peut l'être un enfant
élevé dans l'univers romanesque de Scott et Dumas, était elle une princesse
noble, belle et intelligente, que tantôt je sauvais, tantôt épousais après de
grandes et courageuses actions, accomplies dans le seul but de conquérir son
cœur et de fléchir sa haute vertu.
Mais ces rêveries cessaient bien rapidement, lorsque l'un ou l'autre de mes camarades, par jeu ou par méchanceté, venait frapper à coups de pied vigoureux dans le tas de feuilles, ou m'arracher mon cahier pour organiser un jeu cruel qui consistait à se le faire passer à travers les airs pendant que, haletant et les larmes aux yeux, je courais désespérément après pour tenter de le récupérer. Un jour, l'un d'eux eut l'idée de lire à haute voix ce qui était écrit dans mon cahier, pendant que deux autres me tenaient fermement par les bras, pour que mon bourreau puisse accomplir son œuvre paisiblement. Jamais je ne fus aussi humilié que ce jour-là. Alicia, la petite beauté aux cheveux dorés, fins et
magiques, qui dansaient autour de sa jolie tête, entendit tout ; elle en éclata de
rire, ce qui me blessa plus mortellement encore que les moqueries que j'eus à
subir pendant des semaines de la part de mes camarades.

Mis à part cette exception, lorsqu'on me heurtait de la sorte, je m'enfuyais
généralement en me mordant les lèvres pour ne pas pleurer, allant me réfugier
dans un coin de la cour, après avoir repris mon cher cahier ou débarrassé mes
vêtements des feuilles mortes qui s'y étaient accrochées. Là, à l'écart, je
sanglotais tout mon soûl, et ne séchais mes larmes qu'au moment de retourner
en classe, en agitant dans ma tête des pensées noires et tristes, où venait se
glisser, corrosif et acide, le souvenir de ce rire clair et insultant, que m'avait
négligemment jeté mon ingrate dulcinée ; et je me haïssais d'être si faible quand
les autres étaient si forts, d'être doux et sensible quand les brutes sans âme
réussissaient mieux que moi. J'en venais à maudire ma mère de m'avoir mis au
monde, et le soir, après avoir essayé tant bien que mal de faire bonne figure
devant mes parents, qui s'inquiétaient de me voir peu à peu perdre l'appétit, je
m'effondrais sur mon lit, et des torrents de rage chaude et humide venaient
s'écouler sur l'oreiller ; après de longs soubresauts de colère, après avoir exécuté en pensée les pires vengeances possibles sur mes ennemis jurés, après avoir enfin reconquis l'amour d'Alicia, que je faisais souffrir quelque temps pour
qu'elle saisisse la douleur qu'elle m'avait infligée, mais à laquelle je pardonnais
finalement – et elle, résignée, adorable, m'embrassait alors, d'un long baiser au
goût de sucre et de miel -, je m'endormais finalement, souriant, ne pensant pas
le moins du monde aux événements de la journée, et n'ayant aucun doute que
« cela » ne se passerait pas de la même façon le lendemain, et que l'aube à venir
serait pleine de promesses et de consolations. Bien entendu, j'eus toujours tort à
ce propos."