lundi 2 décembre 2013

Yggdrasil

Ce texte n'est pas de moi, mais de J, un ami.

"Étant jeune, j'allais à l'école dans un petit quartier charmant, de ceux qui
ont aujourd'hui disparu, un de ces endroits français par excellence ; j'aimais ces
maisons enveloppées de lierre et ceintes de hautes murailles de fleurs, où la
senteur douce des hyacinthes et des glaïeuls se mêlait aux odeurs plus terrestres
de café et de pains frais qui s'échappaient, accompagnées de rires et joyeuses
parcelles de conversations, des fenêtres ouvertes, sur les rebords desquelles
reposaient, couvertes d'un linge blanc, propre et sain, des pâtisseries – et chaque
fois que j'apercevais ce chiffon annonciateur de délices, j'essayais de deviner ce
qui se cachait dessous, ce qui me conduisait, chemin faisant, à arriver en classe
l'esprit rempli de monceaux de tartes, babas et autres viennoiseries, tout
souvenir de la demi-douzaine de tartines bises, généreusement recouvertes de
beurre et de confiture, que j'avais ingurgitées moins d'une demi-heure
auparavant, ayant totalement disparu.

Dans le préau, le tronc recouvert, en ce début d'automne, jusqu'à
mi-hauteur des feuilles mortes que nous y amoncelions, se dressait un arbre, un
marronnier séculaire, entouré d'un vaste cercle de pelouse, où il avait
nonchalamment laissé retomber ses branches basses, qui s'étaient enracinées
dans le sol, ce qui donnait une silhouette fantastique à cet ancêtre végétal – à ce
sujet, j'appris plus tard que l'école avait été construite autour de cet arbre, jugé,
déjà à cette époque, trop vénérable et imposant pour être rasé ; les bâtiments
datant de 1742, ce marronnier était très certainement un patriarche dans son
espèce. J'aimais m'asseoir sur le matelas de feuilles, m'enfoncer dedans, m'en
recouvrir les jambes comme d'une couverture, m'adosser au tronc et, mon cahier sur les genoux, écrire d'une petite menotte malhabile des histoires naïves et merveilleuses, de ces histoires de l'enfance où fleurit ce doux sourire innocent,
qui virevolte de page en page, vole sur la crête des mots comme un éphémère
butine les fleurs, insouciant ; je m'imaginais que cet arbre était Yggdrasil,
l'Arbre-Monde des Celtes et des Vikings dont nous apprenions l'histoire en
cours. Je me mettais moi-même en scène comme un guerrier brave et sans
reproches, farouche et impétueux. Alicia, une petite fille de la seconde classe
élémentaire, dont les grands yeux bleus me donnaient beaucoup à penser, et
dont j'étais, à tout prendre, follement amoureux, autant que peut l'être un enfant
élevé dans l'univers romanesque de Scott et Dumas, était elle une princesse
noble, belle et intelligente, que tantôt je sauvais, tantôt épousais après de
grandes et courageuses actions, accomplies dans le seul but de conquérir son
cœur et de fléchir sa haute vertu.
Mais ces rêveries cessaient bien rapidement, lorsque l'un ou l'autre de mes camarades, par jeu ou par méchanceté, venait frapper à coups de pied vigoureux dans le tas de feuilles, ou m'arracher mon cahier pour organiser un jeu cruel qui consistait à se le faire passer à travers les airs pendant que, haletant et les larmes aux yeux, je courais désespérément après pour tenter de le récupérer. Un jour, l'un d'eux eut l'idée de lire à haute voix ce qui était écrit dans mon cahier, pendant que deux autres me tenaient fermement par les bras, pour que mon bourreau puisse accomplir son œuvre paisiblement. Jamais je ne fus aussi humilié que ce jour-là. Alicia, la petite beauté aux cheveux dorés, fins et
magiques, qui dansaient autour de sa jolie tête, entendit tout ; elle en éclata de
rire, ce qui me blessa plus mortellement encore que les moqueries que j'eus à
subir pendant des semaines de la part de mes camarades.

Mis à part cette exception, lorsqu'on me heurtait de la sorte, je m'enfuyais
généralement en me mordant les lèvres pour ne pas pleurer, allant me réfugier
dans un coin de la cour, après avoir repris mon cher cahier ou débarrassé mes
vêtements des feuilles mortes qui s'y étaient accrochées. Là, à l'écart, je
sanglotais tout mon soûl, et ne séchais mes larmes qu'au moment de retourner
en classe, en agitant dans ma tête des pensées noires et tristes, où venait se
glisser, corrosif et acide, le souvenir de ce rire clair et insultant, que m'avait
négligemment jeté mon ingrate dulcinée ; et je me haïssais d'être si faible quand
les autres étaient si forts, d'être doux et sensible quand les brutes sans âme
réussissaient mieux que moi. J'en venais à maudire ma mère de m'avoir mis au
monde, et le soir, après avoir essayé tant bien que mal de faire bonne figure
devant mes parents, qui s'inquiétaient de me voir peu à peu perdre l'appétit, je
m'effondrais sur mon lit, et des torrents de rage chaude et humide venaient
s'écouler sur l'oreiller ; après de longs soubresauts de colère, après avoir exécuté en pensée les pires vengeances possibles sur mes ennemis jurés, après avoir enfin reconquis l'amour d'Alicia, que je faisais souffrir quelque temps pour
qu'elle saisisse la douleur qu'elle m'avait infligée, mais à laquelle je pardonnais
finalement – et elle, résignée, adorable, m'embrassait alors, d'un long baiser au
goût de sucre et de miel -, je m'endormais finalement, souriant, ne pensant pas
le moins du monde aux événements de la journée, et n'ayant aucun doute que
« cela » ne se passerait pas de la même façon le lendemain, et que l'aube à venir
serait pleine de promesses et de consolations. Bien entendu, j'eus toujours tort à
ce propos."

jeudi 28 novembre 2013

Deus ex Machina

Le monde est un assemblage de rouages si complexes qu'il pleut, et lui seul à cette avantage, fonctionner alors que tout ses rouages sont déréglés.
Si on pouvait considérer une population comme un circuit électronique, les individus seraient les courants - tous singuliers et tous identiques - et faits comme autant de composants variés. Ces composants existent déjà tous, et il ne faut qu'un porte logique ouverte pour qu'il soient tous parcourus, c'est la dualité fait-idée qui est mise en lumière. Le libre-arbitre se matérialise ici sous la forme d'un court-circuit, donc irrationnel sans une interaction extérieure. La réalité, ce n'est que cette plaque verdâtre, non indispensable dans un cadre formel, mais au final seul élément sans lequel les autres ne peuvent pas fonctionner.
Dieu dans tout cela, est ce circuit dans sa globalité, qu'une prière peut faire s’activer tout d'un coup, Deus ex Machina. Le seul élément mystère est la forme d'énergie que nous sommes.

mardi 19 novembre 2013

Jonhatan

I)

Imaginez-vous, au cœur de campagnes en fleurs, de forêts verdoyantes, de lacs, miroirs du ciel, une battisse. Elle ressemble à un château de la renaissance, dans son immense parc, écrin d'horticulture soignée. Le toit de d'ardoise se marie presque alchimiquement avec les murs blancs. Ces derniers sont sertis de hautes fenêtres, impeccablement transparentes. Dans l'aile nord, il y en a une parmi tant d'autres, une fenêtre identique à ses voisines, si ce n'est que dernière celle-ci se tient un homme.
Il se tient debout, dans sa chambre austère et toute blanche, à peine meublée d'un lit en fer, d'une table et d'une chaise. Le seul élément qui n'est pas blanc dans cette pièce, c'est la serrure, ce gros verrou couleur laiton bien fermé. Notre homme regarde par la fenêtre pour voir au travers des barreaux blancs, autre chose que du blanc. Mais son regard ne peut pas se détacher de la grande fontaine en face de lui, reflétant le mur, blanc.
Il n'est pas ici depuis longtemps, À vrai dire cela ne fait même pas 24 heures, mais il sait qu'il est la pour longtemps. Le futur est reflet du passé et vice-versa, alors cette prévision d'eternité, c'est pour lui son passé, ses souvenirs et son identité envolés très loin de cette pièce où il est enfermé. Il se détourne de la fenêtre, car à quoi bon regarder dehors lorsqu'on y voit pas plus qu'au plafond. Cette eau qui coule dans la fontaine, n'est pas plus pour lui que le blanc qui coule lentement des murs et des draps pour le noyer. Flash. Il est allongé sur son lit. Ce qui s'est passé entre ces deux moments, n'est rien puisque sans sens. Ce dont vous vous souvenez, c'est votre cerveau qui vous dit, cela, garde le cet instant contient ce que tu cherches . Alors pourquoi, pourquoi ce plafond blanc est-il gravé dans son esprit ? Pourquoi peut-il se remémorer chaque grain dans la peinture de ces barres de fer ? Pourquoi voit-il ce visage ?
Le bruit aussi est blanc dans cette pièce. En physique, le blanc est l'addition de toutes les ondes lumineuses que l’œil peut capter. Pourtant dans notre esprit, le blanc, c'est l'absence de tout, c'est le néant. Le noir lui est l'absence totale d'onde lumineuse, mais dans notre esprit, le noir est omniprésent, étouffant, présence oppressante et omniprésente. C'est bien avec son esprit que notre homme perçoit ici cette pièce. Le bruit, l'image, sont bien la, il y a ces murs, qu'il peut voir. Mais c'est comme si il était aveugle, flottant dans l'espace. Le bruit lui aussi est bien là, il peut l'entendre, son cœur qui bat et qui fait vibrer son tympan en rythme lent, très lent.
Un éclair résonne dans la pièce tout à coup, le premier de l'orage, c'est le cylindre de la serrure qui tourne en cliquetant. Quand la porte s'ouvre, il est debout, avec encore ce mouvement disparu, non vécu. Un homme noir, mais vêtu de blanc, le regarde dans l'encadrure de la porte.

"C'est l'heure."

Notre homme avance et suit cet ange noir qui tente tant de cacher la pigmentation divine de sa peau sous du tissu immaculé. Elle aussi, avait cette couleur de peau, sombre comme un ciel sans étoile dans lequel on se perd.

II)

De dédale en dédale, il arrive dans une grande pièce, déjà remplie de plusieurs dizaines d'homme et de femmes, comme lui drapés dans leurs tenues de patients d’hôpital. Il s'assied sur une chaise et attend. La salle est un auditorium mais la scène est vide pour l'instant. Le rideau est rouge couleur sang, couleur amour. Bientôt, un homme s'en extirpe et s'avance lentement vers le micro. Il est colossal. Son costume, de toute évidence taillé sur mesure a du mal à le contenir tant l’extrémité de son ventre est éloigné de sa colonne vertébrale. Son nœud papillon doit au moins être long de 70 centimètres pour pouvoir faire le tour de ses 7 mentons. On ne peut pas voir ses yeux car la lumière se reflète trop violemment dans ses lunettes. Son cheveu est rare et très maladroitement réparti pour tenter de cacher la calvitie. Le plus important, c'est son visage, fermé, barré par des lèvres opulentes et agressives. Lorsqu'il commence à parler, c'est un orchestre tonitruant de cordes vocales qui résonne soudain dans la pièce, le cœur de l'orage.

"Bonjour. Je me présente, je suis le professeur Haydin, directeur de l'institut Louversit, dans lequel vous allez vivre ces prochaines mois" Il marqua un temps de pause pour marquer l'effet psychologique que sa phrase avait déclenché dans l'assistance."Nous pensons ici, que les mots sont la cause du problème qui vous a amené ici, je serais donc bref. Vous êtes ici parce que vous avez un problème. Vous avez tous aimé quelqu'un, et c'est un danger pour vous comme pour cette personne, et notre objectif et de vous guerrier de cette affliction par tout les moyens possibles. Je vous garantie que dans quelques mois, vous ressortirez tous, et que plus aucun de vous n'aimera qui que ce soit. Pour cela, nous n'avons qu'une seule méthode, c'est vous. Vous allez rester ici tant que vous ne vous serez pas vraiment rendu compte de votre problème."

Sur ce bref discours, le professeur Haydin s'engouffra dans le rideau sans autre forme de cérémonie, laissant la salle dans un silence, presque gênant. L'ange noir, monta sur scène et balaya tout les patients et patientes d'un regard. Il hurla d'une voix forte, malgré que personne ne fut en train de parler: "J'attends de vous que vous retourniez tous immédiatement dans vos chambres dans la minute qui suit." Après cela, tout le monde se leva, et gagne les couloirs. Notre homme marchait dans la foule des autres fantômes, le visage fermé comme tout le monde, évitant tout contact visuel ou corporel et il se hâta de regagner son désert blanc. Il savait pertinemment qu'il n'entendrait pas d'autre voix que la sienne pour de longs mois. Il était assis sur la moquette et entendu bientôt une clé fermer la serrure de la porte qu'il avait lui-même fermé.

Tout ces bruits, ces odeurs, ces visions s'étaient bloqués dans la mécanique rouillé de son cerveau et cela lui causait un mal de tête atroce. Il est allongé dans son lit, droit face au plafond qui semble se rapprocher avec la ferme intention de l'écraser. Il veut ferme les yeux mais les petits flashs qui tapissent ses paupières lui rentrent dans la rétine comme un million de petites aiguilles. Il voit soudain une forme sur le plafond blanc. C'est un cercle de marron veloute. Des membres s'en extirpent, hypnotisants, et sur le plus petits de ces derniers poussent cheveux, nez, yeux, oreilles. une fois ce corps parfaitement formé, les yeux s'ouvrent, deux taches vertes qui regardent les deux taches bleus pale de l'homme. Il hurle. C'est elle. Il hurle. Elle se rapproche. Il hurle. Elle est à quelques millimètres d'elle. Il se réveille. En sueur dans son appartement.

III)

Sa chambre est toujours blanche, la fontaine est toujours en bas de sa fenêtre, mais tout es désormais sale. Le blanc des murs est terni par le temps, par l'obscurité, par les mains qui lui sont passées dessus. La fontaine est faite de pavés, noircis par la pollution, par les gens qui s'assoient dessus à longueur de journée, par les secondes qui défilent sur le réveil de notre homme. À l'institut Louversit, il n'avait pas de nom, mais dans cette petite chambre, il s'appelle Jonhatan. Son cœur bat très fort, contrairement à celui de son avatar de l'institut. À côté de lui est installée Julie, dont la peau d'ébène dépasse à peine de la couette. Il se lève et va dans l'autre pièce de son minuscule appartement, s'asseoir sur le canapé. Que signifie ce rêve. Jonhatan aime vraiment Julie, mais pourtant le professeur Haydin a dit que c'était une maladie, qu'il devrait se soigner, que la seul solution, c'était lui-même, qu'il fallait qu'il se rend compte de ce qui n'allait pas.

Jonhatan allume une cigarette et est réconforté par les volutes qui volent devant son visage. Il forment un rempart, un mur entre lui et son reflet. À cet instant, il pourrait aller devant un miroir et regarder du plus intéressement qu'il est possible de le faire à travers le nuage, il ne pourrait pas apercevoir son visage. Il sait que sa femme dort toujours dans le lit à quelques mètres de lui, mais maintenant, en pleine nuit, il ne sait plus trop pourquoi il l'aime. Elle est jolie, elle le fait rire, ils peuvent discuter pendant des heures, mais au fond, qu'est-ce que cela vaut ? Il aimerait tellement que ce canapé l'englobe, qu'il l'avale sans ménagement et qu'à l'aube, Julie ne le trouve pas dans l'appartement, ni nul part ailleurs.

Après tout, il pourrait s'en passer, elle n'est qu'un tas de viande qui réchauffe son oreiller, lui pique la couette, n'aime pas le voir fumer ou boire, lui crie dessus lorsqu'il ne veut pas parler. Jonhatan sait que ce n'est pas vrai, tout comme il n'est pas vrai qu'il peut la regarder et lui dire qu'il l'aime sans lui mentir un peu et se mentir beaucoup. Il a besoin de sortir, de sortir et de voir la ville. Jonhatan est dans la rue, parce que les instants ne s'envolent pas que dans les rêves. Il marche au milieu de la foule, unie en marée humaine qui le pousse, le fait avancer vers les autres horizons, toujours éclairés par les devantures à néons des magasins. Tout l'or, toute la lumière, toute la soie qui déborde des vitrines fait tourner les yeux de Jonhatan en une spirale hypnotique. Il se sent partir dans un tourbillon d'individus, une population statistique qui prend forme autour de lui, en revirement de manteaux, en jupes qui volent, en cheveux aux vent. Elle tourne autour de lui, il tombe, elle se rapproche, comme le sol, il tombe toujours, elle disparaît, sa tête choque le sol. Noir.

IV)

Les muscles de son front se contractent, pour tirer péniblement les paupières et découvrir aux yeux de Jonhatan, un plafond blanc. Les oreilles n'entendent pas encore, l'esprit est embrumé. Près de lui, il voit bientôt des gens passer, dans sa vision périphérique. Ils s'activent autour de lui, il peut enfin tourner la tête et les voie, les anges en blouse blanche sont de retour. Les seringues, les lames d'acier inoxydable, impérissables, s'activent et l'ouvrent, un masque, un peu de gaz impalpable et il est reparti.

Quand il se réveille, il est de retour. Le professeur Haydin le regarde droit dans les yeux, à 3 centimètres de son visages. Toute la graisse qui déborde de son cou menace de s'écrouler sur l'homme. Il s'exprime d'une voix beaucoup plus douce que dans l'auditorium.

"Vous n'avez pas compris monsieur, votre objectif, et c'est la une bien mauvaise chose. Pouvez vous me dire quel est votre objectif"

L'homme ne peut pas ouvrir la bouche, même si il voudrait parler, murmure qu'il n'est pas la.

"C'est bien ce que je pensais. Vous êtes envoûte monsieur." Pendant qu'il dit cette phrase calmement, les monceaux de graisse qui le compose tremblotent. "J'ai entendu moi aussi, les chants de guitares électriques qui résonnent à vos oreilles. Je les connais mieux que vous ne semblez le penser. Je sais qu'il viennent, d'un côté vous vriller les oreilles, et vous verser du miel sur les papilles de l'autre. La guitare, c'est vous monsieur. Vous êtes la guitare, les cordes, l'amplificateur et tout ce qu'il faut. Seul votre public est une illusion, il n'existe pas, m'entendez vous ?"

Au fur et à mesure de sa tirade, l'intensité de sa voix avait augmenté exponentiellement, pour finir en un beuglement atroce et plein de postillons à destination de l'homme. Les poches sous-épidermiques s'étaient agitées de plus en plus violemment pour finir dans une danse qui captait toute l'attention de notre homme, au détriment du discours halluciné du professeur. L'homme ferme les yeux et immédiatement, il disparaît et se réveille dans une chambre blanche, cette fois ci aussi immaculée que celle de l'institut. Oh non aucune main n'est jamais venue se poser sur ces murs, aucun souffle jaunâtre n'est jamais venu se confronter à leur immuabilité si physique. Il sent, peu à peu, et à beaucoup plus de temps que dans cette vision métallique et sanguinolente de tout à l'heure. Il sent que le matelas est confortable. Il sent l'odeur moléculaire rentrer dans son nez et venir se fixer sur de minuscules capteurs. Peu à peu, il peut bouger, il peut penser. Quand il tourne la tête pour la première fois, c'est sur le coude de Julie que se pose son regard. Bientôt, le coude bouge, et un visage apparaît dans le champ de vision de Jonhatan, éveillé dans une chambre d’hôpital.

Elle le regarde et ne dit rien. Ses yeux sont baignés de larmes, qui coulent sur son visage en dessinant deux rivières méprisantes aux lois de la physique. Elle repète, avec la voix de Jonhatan, ce qui semble être un discours délirant de fièvre.

"Tu n'es pas moi, tu dois partir, courir, t'en aller et me laisser ici à l'institut pour que le professeur Haydin puisse me soigner de toi."

Elle lui dit qu'elle est venu pour lui dire qu'elle s'en va. Qu'elle ne peut plus rester la, que sa vie à lui, Jonhatan, n'est qu'un rêve et qu'elle n'est pas une illusion. Elle a beau le pincer, elle sait qu'il ne se réveillera pas. Alors elle se lève et s'en va, comme promis. C'est le dernier cadeau que Jonhatan reçoit de l'univers, une promesse tenue.

Il reste là, allongé dans son lit. Il attend que le temps passe et que les bips de son électrocardiogramme s'uniformisent ou s'éteignent à jamais. Mais rien de tout cela ne se passe, Jonhatan reste juste allongé dans son lit, à regarder les anges blancs devant son lit. Ils sont tellement plus blancs que les murs de son appartement, mais tellement moins que ceux de l'institut. Il aimerait y retourner, mais il est si bien ici, avec ce liquide froid qui lui coule dans les veines toutes les 15 secondes. Il peut presque sentir les petits goutes se diviser et venir s'écraser dans son cerveau, l'endormir, ramollir ses membres.

V)

Il est sorti, après quelques semaines, et est rentré chez lui. Julie avait disparue, ses traces aussi. La passé s'était envolé, et c'est comme si il avait toujours été seul. Seul dans cet appartement qui soudain paraissait trop grand. Cela pourrait vous paraître ridicule qu'un homme se sente dans un 25 mètres carrés comme dans une arène vide, mais c'était bien dans une arène que Jonhatan se retrouvait, en combat avec une ombre, celle sans objet qui se projetait sur les murs blancs. Il fallait toute la journée la regarder glisser, suivre sa propre ombre, l'enlacer, l'embrasser. Il sentait comme la présence d'un fantôme, lui tournant autour sans jamais le toucher, glissant à la surface de sa peau, et pourtant si loin. Des instants, des moments envolés, non vécus et Jonhatan est par terre, nu au milieu de son appartement, à pleurer.

Lui qui hier, partageait sa vie avec Julie, avec cette personne qui l'entourait de ses bras, est aujourd'hui seul et il pourrait mourir sans plus jamais avoir parlé à quelqu'un. Combien de temps cela prendrait-il avant que les policiers défoncent la porte et ramassent son cadavre avec un aspirateur ? Pourrait'il rester là pour l’éternité et ne plus bouger que pendant que l'immeuble s'effondre sur lui-même ? Pourrait-il mourir maintenant, sa tête dans ses coudes et rester ainsi pendant que la terre continue de tourner et de brûler autour de lui ?

Dans tout les cas, c'est ce qu'il se passera. Même si Julie revenait à l'instant en passant la porte avec le sourire qui lui découpe le visage en deux, il vieillirait en bougeant, finirait par mourir, serait enterré ou brûle, et la planète brûlerait de tout la haine qui peut jaillir de ses crevasses. Jonhatan serait toujours la, dans le vent ou dans un arbre, à regarder cette ultime cathédrale, entonner une ultime prière et assister à la fin du monde. Et même après il flotterait dans l'espace. Peut-être un jour, une molécule de l'espoir arriverait, au bout de quelque milliers d'années sur une planète inconnue et se poserait sur une fleur, une petite fleur délicate. Nous sommes condamnés, par notre condition de matière, à l’éternité. L'esprit est immortel d'avoir existé et le corps l'est d'avoir été.

Dans tout cela résonne un "à quoi bon". À quoi bon bouger la moindre particule de corps quand notre seul voie est l'existence. La fin qui a cajolée tant d'hommes, dans sa vision de liberté et de pouvoir, n'était qu'une illusion, encore une qui vient se briser sur les os d'un homme, comme bientôt elle le fera sur ceux de tout les hommes. Que se passera-t'il alors ? Tous feront le même choix, rester immobile dans un pied de nez dérisoire à leur condition, pour tenter de retrouver une fin dans leur absence de continuer. Alors reviendra l'obscurité, et quelqu'un, quelque part, verra que cela est bon.

VI)


Bien loin de tout cela, imaginez une battisse. Au milieu d'un lit de forêt sans feuilles, de prairies stériles, de lacs d'eau croupie. Les murs sont recouverts de mousse, en train de s'écrouler. Derrière ce qui a été un jour des barreaux, résonne un chant. Ce chant est fait des hurlements, d'un homme, qui se tient la tête et ouvre grand les yeux. Il résonne depuis toujours et continuera pendant très longtemps, car cet homme bientôt mourra de son plein gré et sans même le décider et sera remplacé par un autre, qui viendra hurler à la lune qui éclaire sa chambre partiellement, qu'elle est vraiment, vraiment trop moqueuse.

dimanche 27 octobre 2013

Réflexion

   Je suis toujours curieux, lorsque je vois, dans des films, des dessins animés ou des livres des "super-vilains". Si certains créateurs insufflent à ces personnages une personnalité complexe, il en existe beaucoup qui semblent motivé dans leurs forfaits par le mal le plus pur. La question qui me vint et l'esprit, et qui je pense est légitime, est de se demander si de tels personnes peuvent exister. L'histoire nous livre son lot de tortionnaires, de cruels et de vils, mais quasiment tous se battaient pour une conviction, une avidité, ou un honneur. Une question qui m'a longtemps tourmenté est celle de l'origine du bien et du mal. Je ne suis pas satisfait de la réponse que Nietzsche apporte dans "la généalogie de la morale", qui consiste en une origine psychologique et primitive des conceptions morales. Ces personnages issus de l'imaginaire collectif sortent des paradigmes de personnalité habituels et j'en viens à penser qu'ils sont le signe qu'il me manquait pour percevoir quelque chose d'universel. Nous sommes en quête de la perfection dans nos valeurs, qui permettrait à chaque humain la liberté la plus absolue. Cette perfection est bien entendue inatteignable et c'est une des causes de nos souffrances.

mardi 15 octobre 2013

Cauchemar

Courant en sueur dans l'obscurité des arbres
Qui lui cachent le disque brulant au zénith
Sa vision n'est troublée d'aller beaucoup trop vite
Il est tombé, son sang a coulé sur le marbre

Il a paniqué, face à face avec le vide
Et a fuit la mort, plus controlée que jamais
Il a fermé ses oreilles au vent qui l'appellait
Et a renié sa source pour la route aride

***

Réveil violent dans les draps souillés de sueur
La lumière des lampadaires que filtre les stores
Dilate les pupilles qui ont bien vu la mort
Le guerrire affronte vaillament ses peurs

Il sort dans la rue, cigarette qui se consumme
Vissée entres ses lèvres bleues, un peu gercées
Qui nous rappellent ses yeux aux iris delavés
Au bout du batonnet, les cendres fument et fument

Fin des errances, le soleil découvre la rue
Le mégot s'envole dans des gerbes d'étincelles
Et met le feu à des ordures qui s'ammoncellent
Il retourne dans la brume, la cité tombe des nues.

vendredi 27 septembre 2013

Jacques

I

Jacques marche dans la rue, comme souvent. Jacques lève les yeux et fait un mélange parfait de toutes les couleurs qu'il voit. C'est gris, très gris et uni. Jacques marche encore, Jacques voit une publicité. Autrefois, Jacques était très en colère lorsqu'il voyait une publicité mais ça ne lui fait plus rien. Jacques pense qu'il ne le pensait pas, mais il est quand même heureux de ne pas les regarder avec plaisir. Jacques entre dans son quartier. Jacques habite la banlieue de la ville alpha dans la maison bêta. Jacques est devant sa maison.
Jacques regarde sa maison, il ne l'aime pas. Jacques pense : " Je ne l'aime pas parce que je n'aime pas ce qu'elle a permis, c'est tout, je dois me libérer de l'emprise de mon passé sur le jugement que je peux porter sur une maison", mais Jacques n'y parvient pas. Quand Jacques voit un SDF dans la rue, il arrive à Jacques de l'envier, de n'avoir pas de maison à détester, de toutes les aimer, d'être le désir, un élan d'envie vers toute chose et pourtant de couler la sur le sol. Jacques coule souvent sur le sol et pourtant il n'est pas un élan de désir, bien au contraire. Jacques hait toujours sa maison, et il voudrait presque la brûler, dans l'espoir qu'elle révèle un quelconque secret, que quand les murs seront étripés par les flammes, ils relâcheront quelque chose. Jacques ne l'aime toujours pas et cela fait bientôt une minute entière qu'il est sur le perron. Jacques la trouve belle comme un autodafé. Magnifique du feu, une beauté violente et subite au milieu de la populace, grosse erreur de jugement, ce sont des âmes qui brûlent là au milieu. Mais, songe Jacques, au final quelle délectation, des âmes brûlent mais que c'est agréable, que des gens disparaissent dans les flammes et que je reste là bien au chaud. Que c'est agréable que des gens disparaissent, qu'un semblant d'espace se crée sans se combler immédiatement. Jacques rentre de son travail et Jacques n'aime pas son travail.

Jacques travaille dans un grand bâtiment gris, aussi gris que sa maison, ce sont d'ailleurs tout deux deux petits cubes gris sans autre fantaisie que des angles droits. Le travail de Jacques consiste à ouvrir des classeurs, à en extirper des feuilles et à les ranger dans d'autres classeurs, le tout de manière totalement aléatoire de sorte à ce que les gens travaillant dans le même bâtiment gris que Jacques, qui font exactement la même chose que Jacques pensent qu'il sait ce qu'il fait, qu'il le fait avec sérieux. En réalité, tout le monde dans ce bureau est placé là parce qu'il est totalement incompétent à son poste et que donc il ne représente aucun danger hiérarchique. A leur arrivée, ils se sont tous vus confier une mission à laquelle ils ne comprenaient rien, et depuis lors, ils s'appliquent à faire semblant de l'effectuer. Jacques n'aime pas son travail, il le rend triste, parce que Jacques imagine tout ces jeunes corps et cœurs occupés des heures durant, des années durant à déplacer des montagnes de feuilles sans savoir ni pourquoi ni même comment. Ils les imagine alors, beaux jeunes hommes courageux, forgés par le temps et par la nature, envoyés par leurs pairs faire leurs preuves dans la vallée de la mort, mais très vite, il se souvient qu'ils ne sont rien que de petits hamsters convulsés qui remuent dans de grandes boites, en remuant des papiers dans des petites boites. Jacques se souvient qu'au début, il avait essayé de faire un effort, de comprendre ce qu'il faisait mais les jours, les années passant, Jacques s'est découragé sans même pouvoir le contrôler, il a sombré lentement dans le réflexe, suivant la voie de beaucoup d'autres avant lui.

Jacques est devant sa maison, et il attend encore. A l'intérieur, ses parents l'attendent, et Jacques sait déjà que son père sera dans son fauteuil, un peu plus gris  que la veille, et que sa mère sera dans la cuisine en train de regarder la télévision, un peu plus obèse que la veille. Jacques déteste ça, à peu près autant qu'il détesterait une autre situation, car ce que Jacques hait ce n'est pas sa famille, c'est la famille, en tant que groupe arbitrairement réuni et condamné à être interdépendant. Jacques monte les escaliers. Jacques pose sa main sur la poignée. Jacques ouvre la porte et s'engouffre dans la maison, Jacques salue ses parents qui le saluent en retour. Jacques monte dans sa chambre. Jacques est inquiet, très inquiet, il a attendu des heures devant cette porte, aux aguets façe à l'apocalypse potentielle qui l'attendait derrière et pourtant rien ne s'est passé de plus que la veille. Jacques a vraiment de quoi s'inquiéter.

II

Jacques est dans sa chambre, sa chambre d'adolescent, progressivement épurée de ses posters revendicatifs ou musicaux. Jacques est sur son lit ou devant son ordinateur ou dans son fauteuil ou lit un livre. Jacques s'ennuie tout le temps, mais de temps à autre il s'occupe en même temps. Jacques trompe l'ennui en pensant au passé où il s'est ennuyé aussi. Rétrospectivement, Jacques a eu une belle vie, son enfance fut naïve et heureuse, son adolescence douloureuse mais sensible et pleine de découvertes, ses études furent l'occasion d'une désillusion généralisée et ne laissèrent place à rien d'autre qu'à une vie vide pour un Jacques vide, qui a ressentit quelque chose pour la dernière fois il y a quelques années sans même s'en rendre compte. Jacques est déçu, très déçu par la vie, qui lui promettait, lorsqu'il était plus jeune, de l'amour, de l'aventure, des révolutions. Aujourd'hui, Jacques est un point gris dans un espace gris, dans un temps gris et rien de tout cela n'a un cœur fonctionnel. Et pourtant Jacques continue, jour après jour, de marcher sur le trottoir, le même trottoir inchangé que la veille. Aujourd'hui, Jacques pense à tout ça, allongé sur son lit. Il se voit encore enfant, jouant dans des mondes imaginaires si petits et ridicules et pourtant si satisfaisants. Que s'est-il passé dans la nuit qui sépare ce moment et aujourd'hui ? La lune n'a pas bougé, elle continue de regarder fixement Jacques qui réfléchit à tout ça sur son lit. Souvent Jacques se regarde dans le miroir, se dit qu'aujourd'hui c'est fini, Jacques va bouger, Jacques va être quelqu'un ou au moins quelque chose, Jacques va trouver l'amour, va créer sa grande oeuvre d'art, Jacques va user son sang et sa sueur à quelque chose, à quelqu'un ou à rien, qu'importe. Jacques n'est pas, et il veut être. "Je pense donc je suis", il rumine les mêmes pensées depuis des années, est-ce encore penser ? Jacques est-il encore complet, ou a-t-il laissé la seule chose à laquelle il tenait dans une flaque d'eau sous un lampadaire, vomi en même temps que du whisky de mauvaise qualité ? Puis Jacques regarde par la fenêtre, il voit les lumières imperturbables mais vacillantes, il voit les voitures qui bougent dans un sens et dans l'autre, s'annulant. Jacques voit les petits immeubles, une armée de champignons de béton qui avancent chaque jour un peu plus pour l'étouffer, qu'il en finisse de ses pleurnicheries et qu'il soit lui-même transformé en réverbère.

Alors Jacques oublie tout ça, se couche dans son lit et s'endort facilement avec quelques petites pilules. Demain, quand le réveil sonnera ou que la mère de Jacques viendra le réveiller, Jacques n'aura rien oublié, la nuit aura été vide, rien n'aura été fait et il recommencera la même journée, un crescendo dans la déprime de Jacques, qui finira dans la même apothéose médicamenteuse qu'en cette soirée triste mais si banale.

III

Jacques marche, comme prévu, sur le trottoir qui le mène à sa petite boîte. Autour de lui, c'est la fin de l'été, les jeunes filles commencent à se rhabiller, et les jeunes continuent quand même de baver. Jacques est dégoûté par lui-même. Longtemps, il pensait qu'il été dégoûté par les gens qu'ils croisait dans la rue, mais ce ne sont pas eux qui posent problème, c'est bien Jacques. Qui n'est pas à sa place dans cette petite ville sale ? Ces individus, leurs petites vies numériques, travailleuses et agitées, ou Jacques qui rêve de vivre nu dans une forêt de chasse, de cueillette et d'eau fraîche, oui vous avez bien deviné... C'est Jacques qui reste là alors que ça n'est pas sa place, qui refuse de faire quelque chose alors qu'il est insatisfait de sa vie. Jacques sait bien pourquoi. Il sait que la forêt sera boueuse, le lapin absent et les baies inconsommables. Jacques sait qu'il ne sera heureux nul part alors pourquoi bouger ? Jacques est un monstre. De par son éducation il sera rejeté par la nature sauvage, par l'état auquel il aspire, et par sa nature il y aspire en rejetant au passage son monde, sa civilisation et tout ce qui va avec. Il est une abomination, viable par le plus grand des hasards et au prix que paye Jacques, la nausée.

Jacques ne se fait pas d'illusions, ils sont nombreux comme lui, et depuis bien longtemps. Les premiers de tous furent les ermites, qui quittaient leur famille, leur monde, pour aller vivre de la Terre, seuls. Jacques pense à Lao-Tseu, qui a disparu au détour d'une auberge, probablement pour aller vivre et surtout mourir en animal sage. Puis sont venus les moines, ceux-là qui, ne pouvant plus supporter, comme Jacques, le monde dans lesquels ils vivaient, allaient au contact même de Dieu, vivre de la nature et du recueillement protecteur dont ils s'enveloppaient. Mais les temps ont changé. Dieu est mort, il y a un petit moment déjà et il n'a jamais réellement existé autrement qu'en fantasme dans le coeur de Jacques. Il est né après le point de non-retour où aucun Homme, ou si peu, ne peuvent quitter subitement ce qui est censé être leur identité, pour vivre seuls et libres entre le ciel et la terre. Aujourd'hui les gens comme Jacques sont condamnés à errer comme des animaux blessés, avant de mourir au fond d'une rivière ou dans un appartement vide.

IV

À la cafétéria, fournie généreusement par la grande boîte dans laquelle est sa petite boite, Jacques commande un café soluble à une machine automatique. Le breuvage est immonde, alors Jacques met beaucoup de sucre, pour passer de la répulsion au dégoût mou et résigné. C'est bien pour ça que Jacques ne passe pas ses nuits dans des bars à boire du whisky et à vider des paquets de cigarettes en pensant à comment il aimerait se tuer, comme tout les autres dépressifs anonymes qu'il croise le soir, arpentant le trottoir. Car oui, même la haine, la rage, Jacques ne les a pas, il est, comme son dégoût face au petit café soluble, mou et résigné. Autour de lui, des gens discutent, ils sont habituellement dans les petites boîtes adjacentes à celle de Jacques. Jacques aimerait être différent de tout ces gens qui discutent aimablement des problèmes de leur voiture ou de leurs vacances au Club Med' du cap d'Agde, mais il sait que le gouffre entre lui et ses collègues tient dans la couleur de sa cravate et de sa chemisette. Il pense soudain qu'il serait judicieux de reconsidérer l'importance de la couleur des cravates.

Jacques jette son gobelet de café dans une poubelle et sort du bâtiment. Il n'a pas envie de rejoindre sa petite boîte. De l'extérieur, on pourrait voir dans ce geste, un petit acte de rébellion, mais en réalité, Jacques ne vient de créer qu'une minuscule modulation dans la lâcheté qui est le fil rouge de son comportement. Jacques marche dans la rue, devant les immeubles tous identiques, tous des entassements grossiers de boîtes où les gens entassent leurs affaires, se goinfrent et forniquent. Jacques s'assied sur un banc.

Un homme passe. Il est pressé et son visage semble fermé. Ses cheveux sont impeccablement coiffés, grisâtres, tirés vers l'arrière. Il porte un costume gris, une chemise blanche, une cravate bleue. Dans son oreille, on peut voir dépasser une oreillette téléphonique. Jacques s'imagine. L'Homme va rentrer chez lui, déposer son attaché case, se faire un café, travailler sur son ordinateur, manger un plat surgelé, regarder des vidéos sado-maso sur internet ou éventuellement baiser péniblement l'inconnue totale qui lui sert de compagne. L'Homme va se coucher, mourir d'une crise cardiaque dans son sommeil. Demain c'est samedi, l'inconnue en profitera pour partir à tout jamais avant que l'Homme ne se réveille. Il pourrira avant qu'on vienne le chercher.

Une femme passe. Elle porte un jean très serré, noir, des bottes à clous, un t-shirt flottant, des bijoux de pacotille et elle est en train de taper sur son téléphone portable, probablement occupée à consulter quelque réseau social. Jacques s'imagine. Elle va rentrer chez elle, consulter encore ses réseaux sociaux, manger des nouilles japonaises au micro-ondes, s'habiller de manière un peu plus aguicheuse, sortir avec ses amies, toutes très seules dans leur manière d'être ensemble, elle va boire, trop, va se crasher en voiture dans un arbre, sur une route isolée, on ne la ramassera jamais en un seul morceau.

Un homme passe. Il est jeune, il est habillé à la mode, pas si différemment de la jeune fille qui l'a précédé. Jacques s'imagine. Il va rentrer chez lui, consulter des réseaux sociaux, peut-être un peu plus élitistes, va regarder le journal de 20h par conscience politique, sur France 2 évidemment, va manger un repas biologique tout fait, acheté à grand prix dans l'épicerie chic de son quartier. Les poireaux n'étaient pas frais, intoxication fatale pour cause de maladie de la plante, il meurt sur ses toilettes, il sera déjà à moitié dans les canalisations quand on le retrouvera.

Un enfant passe, il est habillé comme tous les enfants, il sourit comme tous les enfants, il ne semble rien voir du drame qui se trame devant ses yeux. Comme tous les autres, il va grandir, travailler, mourir, se décomposer, être brûlé puis oublié.

Un homme passe, il est habillé d'une vieille veste en Jeans rapiécée, ses cheveux et sa barbe sont sales et il porte comme tout les SDF un sac plein à craquer du peu qu'il a et un mégot jaunâtre au coin des lèvres. Jacques s'imagine. C'est la fin de l'été, bientôt le froid va s'installer, le SDF va mourir sur le trottoir, gelé. Très très vite, on va le ramasser pour ne pas faire négligé. Il sera enterré dans une fosse commune, et une fois que les vers l'auront digéré, un grand pêcher poussera de son cadavre putréfié. Une petite fille très mignonne en mangera une.

V

Jacques se lève. Rester sur le banc est trop difficile pour Jacques. Il est inconfortable, comme la vue qu'il lui offre. Jacques marche dans la rue, des heures et des heures durant. À un certain moment, Jacques sort de la ville pour passer par des petites villes de banlieue. Jacques commence à être fatigué, ça lui rappelle qu'il est humain, malgré le fait qu'il se sente comme un ectoplasme qui erre dans les ruines d'un vieux château. Jacques rentre dans un bistrot, typique de ces petites villes de banlieues, presque vide, miteux et sale. Le tenancier du bar regarde Jacques avec un air suspicieux. Jacques va s'asseoir à une table et commande un verre d'eau et il le boit, dans le silence gêné de la proximité de deux êtres qui ne se connaissent pas, pas dangereux mais pourtant au paroxysme de leur méfiance. Jacques transpire beaucoup, la sueur de Jacques dégouline le long de son coup et commence doucement à tremper sa chemisette. L'eau qu'il lui a servi est tiède, et a un goût de produit vaisselle. Il y a une télévision allumée dans le bar qui diffuse des courses de chevaux.

Jacques sort, un peu déçu, de ce petit rade. Dans les romans qu'il lit à longueur de journée chez ses parents, il arrive des choses fantastiques, déprimantes ou au moins significatives de quelque chose, lorsque le petit cadre trentenaire décide de sortir un peu des gonds. Mais là, rien. Jacques est entré, s'est méfié, le tenancier s'est méfié en retour, il a végété devant l'écran de la française des jeux et est sorti, presque sans un mot, et sans qu'aucune réalité ne lui soit révélée à lui qui se serait presque pris un instant pour un explorateur des dépressions chroniques du XXI ème siècle. Il n'est rien de tout ça, il s'imagine être un observateur extérieur pour mieux se cacher qu'il est la première des victimes.

VI

Jacques continue à s'éloigner de la ville. Jacques pense que plus loin, il trouvera de la forêt, dans laquelle il pourra marcher en pleine nuit, reprendre contact avec la nature qu'il envie tant pour son impassibilité et sa sobriété. Jacques y arrive effectivement. Même si l'idéal de nature sauvage de Jacques est déjà quelque peu abîmé par les inlassables pylônes, chemins forestiers et autres traces humaines qui sillonnent la forêt domestiquée, il ne perd rien de son désir élémentaire et peu à peu Jacques s'enfonce dans la forêt obscure.
Les premiers pas sont une grande déception. Où est le sentiment de connexion à la nature ? Où est le retour à l'état sauvage ? Où sont les animaux censés peupler la forêt ? Et le ciel éclairé ? Et l'instinct sauvage ? Il n'y a rien de tout ça dans ce petit bois périurbain. Tout ce que Jacques ressent, c'est l'air froid qui lui irrite la gorge, ses chaussettes boueuses et inconfortables, la brume grisâtre qui recouvre le ciel et enfin la grande monotonie des arbres. Jacques comprend lentement. Jacques sait d'où vient sa déception. Elle ne serait pas moins vive sur une plage des Caraïbes, au sommet du Kilimandjaro ou dans les steppes mongoles. Jacques n'aime pas la nature, il est un Homme comme il ne peut se le cacher et il bouge, il pense. Jacques ne peut supporter bien longtemps le silence accusateur des feuilles mortes et humides, ceux qui y arrivent sont tout simplement des monstres, déformés par leurs destins trop cruels. Ils sont poussés dans leurs retranchements, et les fonds de l'Homme ne sont autres que les bas instincts de l'animal. Quoi d'étonnant à cela, alors, que certains quittent toute forme de vie pour se creuser un terrier et s'habiller de peaux, se nourrir de baies et vivre d'air pur, grognant de temps en temps pour un petit hommage hebdomadaire à leur part d'humanité.
Jacques n'est pas de ce matériau, il n'est pas traumatisé par son destin, il n'est pas une victime de la cruauté du hasard. Jacques n'est qu'un fruit déjà trop mûr quand tombé de l'arbre des limbes, qui attend uniquement d'être digéré par des vers de terre, pour se voir épargnée la honte qu'occasionne l’exhibition de son infortune.

VII

Jacques retourne à la route. Il n'a pas vraiment envie de retourner en ville. l'espoir dérisoire de trouver quelque chose qui lui procure un peu de bonheur sur Terre n'a pas encore définitivement été terrassé en lui. Il marche le long de la route en regardant ses chaussures trempées, à peine tenu éveillé par les lumières des véhicules passant à côté de lui dans un vacarme assourdissant. Jacques finit par entrer dans une zone industrielle, remplie de petites usines locales. L'une stocke et conditionne du blé, destiné à créer du pain, élément principal de la vie humaine, non tant pour son importance biologique que par la symbolique forte qu'il transporte avec lui. L'autre fabrique des stylos. La grande majorité de ces stylos seront utilisés pour de l'administratif ou du scolaire. Jacques est attristé de penser que si peu seront utilisés pour écrire des romans, des poèmes. Même les petits mots de haines ou d'amour seront épisodiques dans le destin des millions de stylos qui sortent de cette usine.

Il traverse la zone, les yeux grands ouverts et écarquillés par les réverbères halogènes agressifs. Jacques passe directement des usines aux lotissements alignés le long d'une longue route interminable. Jacques remarque avec curiosité la quantité incroyable de décorations qui ornent les maisons et les jardins du lotissement. On pourrait d'ailleurs croire que les nains de jardins et les charrues repeintes sont des signes affichant une volonté de se différencier des voisins, mais on touche là à un point plus incroyable encore. Les décorations de jardin sont absolument toutes les mêmes, les mêmes plantes, les mêmes décorations de boites au lettre, les mêmes numéros de rue achetés en grande surface. Jacques, malgré ses efforts, n'arrive pas à comprendre le mystère des nains de jardin. Il n'aurait pas pensé une seule secondes que des mystères si insondables étaient si proches de lui.
A la fin de cette interminable rue, Jacques arrive enfin dans le cœur de la petite ville. Quelques commerces ornent les rues, une petite place, une petite fontaine et une petite mairie. Jacques en déambulant dans les rues silencieuses finit par se retrouver en face de la petite gare de la ville, qui semble abandonnée depuis des décennies, remplacée par de petites bornes automatiques aux couleurs vives qui distribuent laborieusement aux voyageurs des tickets à toute heure. Jacques s'en approche, fasciné par le délabrement caractéristique de tout ce qui borde un chemin de fer ou une gare à moins de 500 mètres. Jacques prend un ticket lui donnant accès à n'importe quel train dans la semaine qui suit. Il a un choc lorsque ses doigts rentrent en contact avec les chiffres en relief de sa carte bancaire. Il finalise son achat, déambule encore quelques minutes et finit par s'assoupir sur un banc inconfortable.

VIII

Le tonnerre assourdissant du premier train arrivant en gare, celui de 4h42, réveille brutalement Jacques. Gêné par ce désagrément, Jacques monte dans le train en question, cherche une banquette et s'étale dessus, replongeant avec violence dans un sommeil grossier et riche en bavures sur la housse du siège. Il est réveillé à nouveau, une heure plus tard par un contrôleur. Il lui tend son ticket et il se recouche, prêt à replonger dans ce sommeil sans rêves qu'il affectionne tant et qui n’apparaît qu'après un grand manque de sommeil. Cependant le repos a été trop long et il n'arrive plus à s'endormir, à peine à rester dans un état proche du coma, le regard fixe sur le paysage qui défile. Le wagon est vide ou presque, une jeune femme est assise à l'autre bout, le paysage sonore obstrué par deux écouteurs.

Le train s'arrête dans un village, il n'est pas assez important pour bénéficier d'une vraie gare, seulement d'une petite cage semblable à un arrêt de bus. Jacques descend du train. La jeune fille est restée dedans, elle repartira. Elle a croisé la route de Jacques ou plutôt Jacques a croisé sa route, perdu dans ses déambulations il suit une ligne perpendiculaire à toutes les trajectoires parallèles des autres gens. Quel destin exceptionnel quand il y pense, il croise des centaines de trajectoires mais ne rentre en contact avec aucun des points qui les composent. Jacques a lu quelque part que la vie était une énigme mathématique. Quiconque a écrit ça, il était dans le vrai.

IX

Jacques pense qu'il est déjà loin de la ville, que le retour est impossible. A la réflexion, il ne serait pas si compliqué que ça. Cela doit faire à peine 24 heures qu'il a quitté la machine à café qui distribuait l'immonde soluble. Il pourrait prendre le train en sens inverse, rentrer, subir quelques jours de sermons parentaux, et tout retournerait naturellement dans l'ordre sans plus de remous que quelques vaines paroles d'inquiétudes vites dissipées par quelques mensonges anodins vites dissipés eux-mêmes par quelques défaillances de la conscience de Jacques et de celles des autres d'ailleurs. Jacques y pense, assis sur ce banc dans cette petite cage. Il n'y qu'un escalier à parcourir sous les voies, le ticket est dans sa poche. Mais Jacques se lève et prend la direction du village. Comme pour son départ, il ne s'agit que d'une modulation dans la lâcheté de Jacques. Peut-être, qu'à force des les accumuler il se constituera un courage, ou peut-être s'enfoncera-t-il définitivement dans les méandres de sa couardise, qui pourrait le savoir, sûrement pas lui.
Jacques marche dans le petit village, composé d'une grande rue et de quelques impasses.

L'église se dresse au milieu de la série de maisons mitoyennes. Au sommet du clocher, la girouette est un coq, qui semble un peu déplumé, tournant invariablement vers l'est. Jacques a confiance avec les églises. Il sait que quand il était petit, il les aimait beaucoup. Il se sentait bien dans ce silence monastique, dans cette atmosphère fraîche, à la lueur de la bougie. Jacques est décidé à entrer dans l'église. Il est 7 heures, les cloches sonnent et la porte s'ouvre devant Jacques qui marche décidé vers l'intérieur du bâtiment. Il passe en coup de vent devant un petit curé de village ébahi par tant d'empressement un samedi matin.

Jacques parcourt rapidement la travée centrale, avec l'autel modeste dans sa ligne de mire. Passer aussi vite entre les nombreux bancs de l'église lui fait l'effet d'être une glorieuse anomalie, traversant la populace crasseuse vers la grâce divine éternelle. Arrivé face à la grande croix qui orne le fond de l'édifice, il tombe à genoux. Les veines de Jacques sont saturées d'adrénaline. Jacques est pris dans une fureur mystique et s'attend à tout instant à recevoir en son esprit la parole divine. Il transpire de tout ses pores, ses muscles sont tendus, sa respiration haletante. Jacques attend, yeux fermés, bouche bée. Jacques attend, il commence à voir mal aux genoux. Jacques attend et commence à douter, il s'est laissé emporter. La lumière brillante du bonheur n'est pas descendue sur Jacques.

X

Jacques est parfaitement ridicule, à genoux, sanglotant devant un petit amas de décorations de mauvaise qualité. Pourtant, il y a encore quelques instants, cette petite église était une cathédrale intemporelle, débordant d'or et de parfums par ses vitraux aux couleurs irréelles. Les murs étaient couverts de cristaux d'un milliard de couleurs. Il traversait la foule en délire qui s'amassait devant le Christ en personne, saignant pour de bon sur sa croix, prêt à recueillir ses dernières dernières paroles et à enfin comprendre quelque chose à ce délire paranoïde qui se déroulait autour de lui, et au moment ultime, Il ouvrit la bouche, prêt à laisser couler de ses cordes vocales quelques phrases parmi les plus précieuses que l'humanité pourra jamais compter, et à la place on n'entendit qu'un soupir lassé. Serait-ce donc cela la sagesse ultime ?

Les forces de Jacques l'ont intégralement quitté. Il laisse couler de ses yeux des années de petits chagrins, de petites contrariétés si insignifiantes soient-elles, en larmes douces-amères. Tout ses muscles sont relâchés, eux-mêmes dans leur absurdité frappés de la lassitude ultime que ressens Jacques. Il a frôlé du bout du doigt cette fois ci la vérité et est retombé. Mais à bien y réfléchir, Jacques a saisi la rose magnifique de la vérité et n'a pu maintenir son étreinte bien longtemps dès lors que les épines ont meurtri les mains de Jacques. Jacques a les mains si fines. On voit des mains de Jacques que jamais il n'a rien fait de ces dernières. Jacques sent qu'il n'est pas loin, que si il laisse couler le sang sur ses mains, les larmes sur ses yeux et l'âme hors de son corps, il va partir, enfin et à tout jamais.

XI

Jacques se releva, lentement et avec difficulté. Ses jambes ne le portaient plus que vaguement. Il ressortit de l'église sous le regard interloqué du prêtre. On devinait à son visage rougeaud que son esprit anesthésié par des années de méditations et de discussions gériatriques, n'avait pas encore tout à fait compris quel drame venait de se dérouler au sein de sa modeste paroisse.

Sur le parvis, Jacques était au comble du désemparement. Comment Dieu lui-même avait-Il pu l'abandonner ? Jacques n'avait jamais cru en Dieu, mais arrivé devant ce grand bâtiment austère après toutes ses pérégrinations et déceptions, il y avait cru, sincèrement, au vieil homme bienveillant dans le ciel, il Lui avait donné tout ce qui restait d'âme dans ce dernier éclat de volonté. Et pourtant rien, Jacques sait qu'il l'a entendu, Jacques sait qu'Il l'a considéré, Jacques sait qu'Il a détourné les yeux dans une petite étincelle d'arrogance, comme l'ont fait tous les hommes, modelés à Son image, avec Jacques, toute sa vie durant. Que pouvait-il faire alors, même Celui qui sait tout sait qu'il ne vaut pas le coup de lui tendre la main. Jacques était maudit, pourquoi ? Dieu seul le savait.

XII

Jacques, malgré tout ce que le monde faisait pour qu'il reste prostré sur ce parvis et qu'on vienne bientôt le chercher et qu'on l'enterre vivant, s'était relevé. Il avait repris sa marche, sortant du village encore les larmes aux yeux. Il en était maintenant sûr, il n'avait pas de destin. Que faire maintenant ? Le destin est l'outil inventé pour que ceux qui, comme lui, savent qu'ils ne trouveront pas dans leur temps et dans leur espace le bonheur ou le plaisir, savent quelle chimère poursuivre. Jacques est abandonné car lui-même a abandonné de marcher, et pourtant il marche quand même. Mais où va-t'il ?

Jacques porte toujours sa chemisette mais il a jeté sa cravate en entrant dans la forêt. Jacques la trouve toujours laide et l'échangerait bien volontiers contre les premiers haillons de lépreux qu'on lui tendrait. Voila où va Jacques, contre sa chemisette si laide et si haïssable. Jacques va à l'opposé de la où il veut aller, Le dernier ectoplasme de rêve que possède Jacques est d'aller trouver la nature sauvage et la chaleur du soleil, dans le sud. Ainsi soit-il, il ira dans le nord brûler sa chemisette aux quatre vents de l'indifférence. Il sera alors, torse nu, dans ce jeans ridicule acheté dans un chaîne de prêt-à-porter que Jacques visitait annuellement malgré que la seule vue de leur logo pourrait le faire vomir toute sa bile. Il criera au monde que lui aussi est capable d'indifférence, que lui aussi peut se détourner du plus faible pour aller caresser langoureusement le cou du plus fort avec une lame émoussée. Jacques courra, comme il l'a fait dans l'église, sur une lande glacée.

Voilà à quoi Jacques pense, en marchant, sous la pluie sur cette route de campagne. Il sait qu'il n'ira pas vers le nord brûler sa chemisette, car elle lui colle à la peau comme un "Lâche" tatoué sur le front. Jacques ne va ni aller vers le sud pour vivre de soleil, ni vers le nord pour devenir un loup, ni vers les senteurs opiacées de l'orient, et il ne défiera pas non plus les océans de mazout et les colosses d'acier de l'occident. Jacques ne montera pas vers les cieux pour aller vivre avec les nuages, Jacques ne creusera pas dans les pronfondeurs de la Terre pour un accès anticipé à l'enfer. Jacques restera au centre des points cardinaux, il avancera mais le sol se dérobera sous ses pas et il restera pour toujours coincé sur cette si commune route de campagne.

XIII

Dans le cerveau de Jacques, une petite veine explose, soudainement, et Jacques meurt, sur le coup. Jacques a eu, comme tout un chacun, la mort qu'il méritait. Vie ridicule et inutile, mort ridicule et inutile. Serait-ce le doux souffle glacé de la faucheuse qui a poussé Jacques à prendre son petit chemin? Sûrement pas. En témoignent l'arrogance et l'indifférence avec laquelle elle a pris Jacques, en coup de vent, et en le remarquant à peine. Je lève maintenant le masque, car c'est, je pense, le juste moment pour le faire. Jacques n'existe pas et je suis celui qui l'a créé et si je prends la parole à la fin de ce texte ce n'est que pour souligner un point. Jacques était la vertu, en le regardant et moi en le créant, nous sommes, tous, le péché.

vendredi 6 septembre 2013

Réflexion

Dieu est une image de l'arrêt définitif de nos souffrances. On l’atteint à notre mort. On prie sa pitié et sa clémence. il est inatteignable, ses voies sont impénétrables. Et le plus important, il n'existe pas. Quand la douleur cesse, dieu disparait, la solitude nait, la douleur réapparait et dieu aussi. Nous ne pourrons jamais tuer dieu car la souffrance est la base de notre société. Pourquoi aurait-on besoin des autres si la solitude n'était une douleur ? Pourquoi la richesse serait un critère si la misère ne signifiait pas douleur ?Pourquoi l'Homme chercherait-il le pouvoir, si ce n'est pour cet espoir dérisoire d'avoir un jour assez de pouvoir pour stopper la douleur elle-même ? La douleur est à la source de la mort, de la peur, du pouvoir d'un humain sur un autre, du travail, qui n'est autre que la concrétisation de la douleur dans une structure organisée. L'Homme dit à l'Homme, prouve ta soumission à mon œuvre par ton labeur.